Alzheimer : quand notre sang parle avant notre mémoire
Une prise de sang pourrait elle bientôt remplacer une partie du parcours diagnostique de la maladie d’Alzheimer ?
Il y a encore quelques années, la question aurait ressemblé à une promesse de laboratoire. Pour caractériser biologiquement la maladie, les médecins disposaient surtout de l’analyse du liquide céphalorachidien obtenue par ponction lombaire ou de l’imagerie PET amyloïde. Deux examens précieux, mais qui ne se prescrivent pas comme une simple numération sanguine.

Puis une petite protéine a commencé à bouleverser le paysage : p tau217. Mesurable dans le plasma, elle apporte une information indirecte mais particulièrement performante sur les processus biologiques associés à Alzheimer.
En 2025 et 2026, plusieurs tests ont franchi un cap supplémentaire. Ils ont quitté le seul domaine des cohortes de recherche pour entrer dans des parcours diagnostiques encadrés, avec des plateformes automatisées, des recommandations cliniques et des autorisations réglementaires aux États Unis.
La révolution est réelle. Mais elle ne dit pas exactement ce que les titres les plus spectaculaires pourraient laisser croire.
Une prise de sang ne lit pas Alzheimer comme on lirait le résultat d’un test de grossesse. Elle mesure un signal biologique, dans un contexte clinique précis. Et plus ce signal devient détectable tôt, plus une nouvelle question apparaît : jusqu’où voulons nous savoir avant même que la mémoire ne commence à défaillir ?
Alzheimer n’est plus seulement une histoire de symptômes
Le gold standard du diagnostic reste l’interrogatoire clinique. Ce que le patient et son entourage racontent, l’histoire et l’évolution des troubles, puis l’évaluation cognitive restent le socle du raisonnement médical. Tests de mémoire, langage, fonctions exécutives et autonomie permettent de caractériser le syndrome. L’IRM aide à rechercher d’autres causes et à observer certaines atteintes cérébrales compatibles avec une maladie neurodégénérative.
Mais une personne peut présenter des troubles cognitifs pour de nombreuses raisons. Dépression, médicaments, maladie vasculaire, troubles du sommeil, carence ou autre maladie neurodégénérative peuvent parfois produire des tableaux proches. À l’inverse, les premières modifications biologiques d’Alzheimer peuvent apparaître longtemps avant une démence.
La médecine a donc progressivement séparé deux questions. La première est clinique : comment fonctionne la mémoire de cette personne aujourd’hui ? La seconde est biologique : retrouve t on dans son cerveau les processus caractéristiques de la maladie d’Alzheimer ?
Pour répondre à cette deuxième question, le PET peut visualiser les dépôts amyloïdes et, avec d’autres traceurs, la pathologie tau. Le liquide céphalorachidien permet lui aussi de mesurer plusieurs biomarqueurs liés à l’amyloïde et à tau.
Le sang ouvre désormais une troisième voie, beaucoup plus accessible.
Mais la physiopathologie de la maladie d’Alzheimer reste encore imparfaitement comprise et tous ses mécanismes ne font pas consensus. La place respective de l’amyloïde, de tau, de l’inflammation, des mécanismes vasculaires et d’autres processus continue d’être étudiée. Ce n’est pas un détail : nous devenons capables de mesurer de plus en plus précisément certains signaux biologiques d’une maladie dont nous ne comprenons pas encore toute l’histoire.
p tau217, la petite protéine qui change la donne
Tau est une protéine naturellement présente dans les neurones. Dans la maladie d’Alzheimer, certaines formes de tau sont anormalement phosphorylées. Parmi elles, la phosphorylation au site 217, appelée p tau217, s’est révélée particulièrement informative.
Son intérêt tient à un paradoxe. On la mesure dans le sang, très loin du cerveau, mais son augmentation est étroitement associée aux processus biologiques caractéristiques d’Alzheimer, notamment à la présence d’une pathologie amyloïde. Elle est aujourd’hui l’un des biomarqueurs plasmatiques les plus performants pour cette indication.
D’autres marqueurs existent. Le ratio amyloïde Aβ42 sur Aβ40 renseigne directement sur le processus amyloïde. GFAP reflète davantage une réaction des astrocytes. NfL indique une souffrance axonale, mais n’est pas spécifique d’Alzheimer. p tau181 et p tau231 appartiennent à la même famille que p tau217 et restent très étudiées.
Aucun de ces marqueurs n’est une étiquette magique. Le résultat dépend de la méthode de dosage, de la plateforme utilisée, de la population étudiée et de certaines comorbidités. Une insuffisance rénale importante, par exemple, peut modifier les concentrations de plusieurs biomarqueurs plasmatiques. Il n’existe donc pas un seuil universel de p tau217 valable sur toutes les machines et pour tous les patients.
Quand le laboratoire commence à toucher le sol
Le changement d’échelle apparaît clairement dans une étude publiée en 2025 dans Nature Medicine. Elle a regroupé 1 767 personnes, dont 548 évaluées en soins primaires. Toutes avaient une plainte ou des troubles cognitifs. Il ne s’agissait donc pas d’un dépistage de personnes en parfaite santé.
Mesuré sur une plateforme automatisée de laboratoire, p tau217 atteignait des aires sous la courbe comprises entre 0,93 et 0,96 selon les cohortes. Autrement dit, le biomarqueur distinguait avec une grande précision les personnes présentant ou non la pathologie biologique recherchée.
Mais le plus intéressant n’est peut être pas le chiffre spectaculaire. C’est la manière dont les chercheurs ont organisé l’incertitude.
Plutôt qu’un résultat simplement positif ou négatif, une stratégie à deux seuils permet de créer trois situations. Sous un premier seuil, la pathologie amyloïde devient peu probable. Au dessus d’un second, elle devient fortement probable. Entre les deux se trouve une zone intermédiaire où le sang ne suffit pas et où un PET ou une analyse du liquide céphalorachidien peut rester nécessaire.
Dans cette étude, environ 12 à 17 % des participants se retrouvaient dans cette zone intermédiaire. Pour les autres, l’exactitude globale de la stratégie atteignait environ 92 à 94 %.
C’est peut être là que se cache la vraie maturité d’une innovation médicale : non pas prétendre supprimer l’incertitude, mais savoir exactement où elle commence.
2025 et 2026 : la prise de sang sort de la recherche
Le 16 mai 2025, la FDA américaine a autorisé le Lumipulse G pTau217 sur Aβ1 42 Plasma Ratio de Fujirebio. Puis, en août 2026, PrecivityAD2 de C2N Diagnostics et Elecsys Phospho Tau 217P de Roche ont à leur tour obtenu une autorisation réglementaire américaine.
Le vocabulaire compte. Ces dispositifs sont autorisés pour aider à identifier une pathologie amyloïde chez certaines personnes présentant des signes ou symptômes de déclin cognitif. Ils ne sont pas conçus comme des tests autonomes capables de diagnostiquer Alzheimer chez n’importe qui, encore moins comme des outils de dépistage de masse chez les personnes asymptomatiques.
Les recommandations cliniques publiées en 2025 par l’Alzheimer’s Association vont dans le même sens. Chez une personne présentant un trouble cognitif objectif, un test sanguin suffisamment sensible peut servir au triage. Pour certains tests atteignant des performances plus élevées, le biomarqueur peut, dans des conditions précises, se substituer à une confirmation par PET ou liquide céphalorachidien.
Cela ne signifie pas que la ponction lombaire et le PET vont disparaître. Ils restent nécessaires lorsque le résultat sanguin est intermédiaire, lorsque la clinique et la biologie se contredisent ou lorsqu’une caractérisation plus précise est indispensable.
Un test qui change déjà l’avis du médecin
La performance d’un biomarqueur ne suffit pourtant pas à prouver son utilité. Une machine peut être excellente pour classer des patients sans améliorer pour autant leur parcours de soins.
Une étude randomisée portant sur 609 patients permet de franchir une première étape. Lorsque le résultat p tau217 contredisait l’hypothèse initiale du clinicien, le diagnostic de travail était modifié chez 70,5 % des patients testés. Lorsque le résultat était concordant, il augmentait surtout la confiance diagnostique.
C’est important, mais il faut résister à une nouvelle tentation. Changer l’avis du médecin ne prouve pas encore que le patient vivra mieux, plus longtemps ou avec moins d’examens. Cette étude mesure un impact sur la décision clinique, pas encore un bénéfice sanitaire à long terme.
Elle montre néanmoins que le biomarqueur commence à faire quelque chose de beaucoup plus intéressant que produire une belle courbe statistique : il entre dans le raisonnement médical.
Pourquoi savoir plus tôt devient soudain plus utile
Cette évolution arrive au moment où le traitement de la maladie change lui aussi.
Mais traiter ne signifie pas seulement prescrire un médicament. Des interventions non médicamenteuses efficaces et peu risquées existent également, notamment autour de l’activité physique, de la stimulation cognitive ou de la prise en charge des facteurs de risque cardiovasculaire. Elles restent pourtant encore insuffisamment mises en œuvre. Diagnostiquer plus tôt est une avancée. Pouvoir agir plus tôt est l’objectif.
Les anticorps anti amyloïdes comme lecanemab et donanemab sont destinés à certains patients aux stades précoces de la maladie et nécessitent de confirmer la présence de la pathologie amyloïde. Ils ne guérissent pas Alzheimer. Dans les essais cliniques, ils ralentissent en moyenne le déclin cognitif et fonctionnel, avec un bénéfice modeste et des contraintes importantes.
Le traitement implique notamment une sélection rigoureuse des patients et une surveillance par IRM en raison du risque d’anomalies d’imagerie liées à l’amyloïde, les ARIA, qui peuvent correspondre à des œdèmes ou à des phénomènes hémorragiques.
Dans ce contexte, une prise de sang capable d’orienter rapidement vers une pathologie amyloïde prend une valeur nouvelle. Elle peut aider à sélectionner les patients qui nécessitent une exploration spécialisée, sans envoyer systématiquement tout le monde vers un PET ou une ponction lombaire.
Le progrès diagnostique et le progrès thérapeutique commencent donc à se rejoindre. Savoir plus tôt devient plus utile parce qu’il existe enfin, pour certains patients, quelque chose à discuter plus tôt.
Et si le sang parlait vingt ans avant la mémoire ?
C’est ici que l’histoire devient beaucoup plus vertigineuse.
En 2026, une étude publiée dans Nature Medicine a utilisé les trajectoires longitudinales de p tau217 chez environ 603 participants issus de deux cohortes de recherche. L’objectif n’était plus seulement de reconnaître une pathologie présente, mais d’estimer le moment où les symptômes pourraient apparaître.
Les modèles suggéraient qu’une positivité apparaissant vers 60 ans pouvait être suivie de symptômes environ vingt ans plus tard en médiane, contre un délai plus court lorsque le biomarqueur devenait positif à un âge avancé. L’erreur absolue médiane de prédiction se situait autour de trois à quatre ans selon les modèles.
Pour la recherche, c’est remarquable. Pour annoncer à une personne en bonne santé la date à laquelle sa mémoire commencera à décliner, c’est très insuffisant.
La réserve cognitive, les maladies vasculaires, d’autres pathologies cérébrales et la variabilité individuelle modifient la trajectoire. Certaines personnes peuvent également porter longtemps des anomalies biologiques sans développer de démence au cours de leur vie.
Il serait donc trompeur de parler aujourd’hui d’une horloge Alzheimer capable de prédire l’avenir individuel. Le sang commence à raconter une trajectoire biologique. Il ne possède pas encore le calendrier de notre mémoire.
Le piège du toujours plus tôt
Une dernière difficulté est purement statistique, mais elle change tout.
Un test peut être excellent dans une consultation mémoire où la maladie recherchée est fréquente et devenir beaucoup moins convaincant lorsqu’on l’utilise chez des milliers de personnes en bonne santé.
Imaginons un test doté de 95 % de sensibilité et de 95 % de spécificité. Dans une population où 5 % des personnes présentent réellement la pathologie recherchée, sur 1 000 personnes testées, il produirait environ 48 vrais positifs mais également environ 48 faux positifs. Un résultat positif sur deux serait alors une fausse alerte.
C’est la raison pour laquelle les tests sanguins actuellement autorisés ne sont pas destinés au dépistage de masse des personnes asymptomatiques. Il n’est pas démontré qu’identifier ainsi une pathologie biologique chez une personne sans trouble cognitif améliore son pronostic, et les traitements anti amyloïdes ne sont pas indiqués simplement parce qu’un biomarqueur est positif chez une personne cognitivement normale.
Le paradoxe est magnifique : plus la technologie devient capable de voir tôt, plus la médecine doit apprendre à choisir quand regarder.
Savoir ce que signifie le signal
La prise de sang Alzheimer n’est donc ni une promesse futuriste ni le test universel que certains titres pourraient laisser imaginer.
Chez une personne présentant des troubles cognitifs objectifs, certains biomarqueurs sanguins peuvent désormais aider à déterminer si une pathologie amyloïde compatible avec Alzheimer contribue au tableau clinique. Dans certains parcours, ils peuvent réduire le recours aux examens plus invasifs ou plus coûteux. Dans d’autres, le PET et le liquide céphalorachidien restent indispensables.
Chez une personne parfaitement asymptomatique qui voudrait savoir si elle développera Alzheimer dans dix ou vingt ans, la réponse reste tout autre : nous ne savons pas encore transformer un signal biologique précoce en prédiction individuelle suffisamment fiable et utile.
Pendant longtemps, l’innovation consistait à réussir à voir la maladie dans le cerveau.
Aujourd’hui, une partie de cette information commence à devenir visible dans quelques millilitres de sang.
La prochaine révolution ne sera peut être pas simplement de voir encore plus tôt.
Elle sera de savoir quand regarder, comment interpréter ce que l’on voit et surtout quoi faire de ce que le sang nous aura révélé.
– Palmqvist S, Tideman P, Cullen N, et al. Diagnostic Accuracy of a Plasma Phosphorylated Tau 217 Immunoassay for Alzheimer Disease Pathology in Primary Care and Secondary Care. JAMA. 2024;332(8):642–652. DOI : 10.1001/jama.2024.13855. PMID : 39073804.. . Consulté le 01 octobre 2026.
– Jack CR Jr, Andrews JS, Beach TG, et al. Revised criteria for diagnosis and staging of Alzheimer’s disease: Alzheimer’s Association Workgroup. Alzheimer’s & Dementia. 2024;20(8):5143–5169. DOI : 10.1002/alz.13859. PMID : 38934575.. . Consulté le 01 octobre 2026.
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