Cancer du sein : détecter toujours plus tôt, traiter toujours plus juste

Par |Publié le : 30 septembre 2026|Dernière mise à jour : 30 septembre 2026|11 min de lecture|

Et si un cancer du sein avait une odeur ?

La question ressemble davantage au début d’une enquête qu’à celui d’un article médical. Pourtant, en 2025, une étude française a réellement demandé à deux chiens entraînés de reconnaître des cancers du sein à partir de compresses portées plusieurs heures contre la peau.

Pendant ce temps, d’autres équipes essaient de transformer un soutien gorge en dispositif de surveillance, des algorithmes relisent des centaines de milliers de mammographies et des prises de sang recherchent les traces moléculaires d’une récidive avant même qu’elle soit visible à l’imagerie.

À première vue, toutes ces innovations racontent la même histoire : voir la maladie toujours plus tôt.

Mais ce n’est que la moitié de l’histoire.

Car plus la médecine devient sensible, plus une autre question devient importante : que faut il faire de ce que l’on détecte ? Un essai français publié en 2025 apporte une réponse presque provocante. Chez certaines femmes âgées atteintes d’un cancer du sein, l’innovation pourrait aussi consister à ne pas ajouter une chimiothérapie dont le bénéfice reste incertain alors que sa toxicité, elle, est bien réelle.

Des chiens renifleurs à la désescalade thérapeutique, Octobre Rose offre ainsi un aperçu d’une cancérologie qui ne cherche plus seulement à détecter davantage, mais à détecter ce qui compte et à traiter plus justement.

Et si le cancer avait une odeur ?

L’idée n’est pas nouvelle. Certaines maladies modifient le métabolisme de l’organisme et, avec lui, les molécules volatiles que nous rejetons dans l’air expiré, l’urine ou la sueur. Le nez d’un chien possède une sensibilité olfactive sans commune mesure avec la nôtre. Restait à savoir si cette prouesse biologique pouvait devenir un véritable test médical.

L’étude KDOG1, coordonnée notamment par l’Institut Curie et publiée dans Nature Communications en 2025, a apporté une réponse beaucoup moins spectaculaire que les premiers récits médiatiques, mais scientifiquement bien plus intéressante. Elle a inclus 181 femmes qui devaient déjà subir une biopsie pour une lésion mammaire suspecte. Parmi elles, 107 avaient finalement un cancer et 74 une lésion bénigne.

La nuit précédant la biopsie, une compresse était placée plusieurs heures sur le sein concerné afin de recueillir la sueur. Deux chiens entraînés devaient ensuite signaler les échantillons qu’ils considéraient comme positifs.

Lorsque le signal d’au moins un chien suffisait à déclarer le test positif, la sensibilité atteignait 80,4 %. Mais la spécificité tombait à 21,6 %. Autrement dit, les chiens repéraient une partie importante des cancers, mais déclenchaient aussi énormément de fausses alertes chez les femmes présentant une lésion bénigne.

KDOG1 ne valide donc pas le chien comme nouvel outil de dépistage. L’étude concernait d’ailleurs des femmes ayant déjà une anomalie suspecte, et non la population générale.

Mais elle laisse derrière elle une question autrement plus intéressante : qu’est ce que le chien sent ?

Des équipes cherchent désormais à identifier les composés organiques volatils associés aux tumeurs par chromatographie, spectrométrie de masse ou capteurs électroniques. L’objectif n’est plus nécessairement d’installer un labrador à côté du mammographe. Il est de comprendre la signature chimique que son nez semble percevoir et, peut être un jour, de la reproduire avec un capteur standardisé.

En 2026, aucun nez électronique n’est cependant validé pour dépister le cancer du sein. Le chien reste donc moins un outil clinique qu’un étonnant détecteur de piste scientifique.

Le soutien gorge veut lui aussi entrer dans le laboratoire

L’autre image semble tout droit sortie d’un salon de technologies : un soutien gorge capable de surveiller le sein en continu.

Cette fois, il existe bien une première étude chez l’humain. Publiée en 2026, l’étude PHI BRA a évalué un dispositif combinant des mesures de température et de bioimpédance. Le principe est simple : une tumeur peut modifier localement la vascularisation, la température et certaines propriétés électriques des tissus.

Le résultat mérite autant d’intérêt que de prudence. La cohorte d’analyse ne comptait que 26 participantes, 13 avec une lésion mammaire et 13 témoins. Pour le modèle fondé sur la température, l’aire sous la courbe atteignait 0,808, avec une sensibilité de 84,6 % et une spécificité de 76,9 %. Mais les intervalles de confiance étaient très larges et la bioimpédance a notamment souffert de problèmes de contact entre les électrodes et la peau.

Nous sommes donc très loin d’un soutien gorge qui remplacerait la mammographie ou découvrirait silencieusement un cancer avant tout autre examen. PHI BRA est un prototype clinique précoce, intéressant justement parce qu’il montre le chemin qu’il reste à parcourir entre une idée séduisante et un outil de dépistage.

Cette frontière est essentielle. En innovation médicale, un capteur qui distingue quelques patientes dans une étude pilote n’est pas encore un dispositif capable de fonctionner chez des millions de femmes, avec des seins de densités différentes, des variations hormonales, des lésions bénignes, des mouvements et toutes les imperfections de la vraie vie.

L’intelligence artificielle, elle, a déjà changé d’échelle

Avec l’intelligence artificielle appliquée à la mammographie, on quitte justement le prototype pour entrer dans les grands essais.

L’essai suédois MASAI a randomisé plus de 105 000 femmes dans le cadre du dépistage organisé. Dans le groupe utilisant une lecture assistée par intelligence artificielle, 338 cancers ont été détectés, contre 262 avec la double lecture radiologique standard. Cela correspond à 6,4 cancers pour 1 000 femmes dépistées contre 5,0, soit une augmentation relative de la détection d’environ 29 %.

Et l’algorithme ne s’est pas contenté d’ajouter du travail aux radiologues. La charge de lecture a diminué de 44,2 %.

Voilà une innovation beaucoup moins futuriste qu’un chien ou un soutien gorge, mais déjà beaucoup plus proche de la pratique : utiliser l’IA pour trier les examens selon leur niveau de suspicion, assister la lecture et concentrer davantage l’attention humaine sur les mammographies les plus complexes.

Le suivi publié en 2026 apporte toutefois une nuance importante. Le taux de cancers d’intervalle, c’est à dire les cancers diagnostiqués entre deux campagnes de dépistage, était numériquement plus faible avec l’IA, 1,55 contre 1,76 pour 1 000, mais la supériorité n’était pas démontrée. Et aucune étude n’a encore montré que cette stratégie réduisait la mortalité.

Détecter davantage n’est donc pas encore synonyme de sauver davantage de vies.

Une prise de sang peut elle voir une récidive avant le scanner ?

Après l’image, le sang. Lorsqu’une tumeur se développe ou persiste dans l’organisme, certaines cellules libèrent de minuscules fragments d’ADN tumoral dans la circulation. Les technologies de ctDNA, pour circulating tumor DNA, cherchent à retrouver ces fragments parmi une quantité immense d’ADN provenant des cellules normales.

Dans une étude publiée en 2024 dans JCO Precision Oncology, 156 patientes atteintes d’un cancer du sein ont été suivies après chirurgie et chimiothérapie. Chez 30 des 34 patientes qui ont ensuite rechuté, un test personnalisé avait détecté du ctDNA avant la récidive clinique ou radiologique. L’avance médiane était de 10,5 mois et atteignait jusqu’à 38 mois dans certains cas.

Dix mois. Sur le papier, c’est une fenêtre thérapeutique considérable.

À condition de savoir quoi en faire.

L’essai c TRAK TN l’a montré brutalement dans le cancer du sein triple négatif. Parmi les patientes chez lesquelles du ctDNA avait été détecté et qui étaient orientées vers une intervention, une grande partie présentait déjà des métastases visibles lorsque l’imagerie était réalisée. L’étude a surtout montré combien il est difficile d’attraper la maladie dans cette zone intermédiaire où elle est biologiquement présente mais encore réellement invisible.

Le ctDNA possède donc une valeur pronostique très forte chez certaines patientes et peut annoncer une rechute plusieurs mois avant les examens habituels. Mais en septembre 2026, une étape essentielle manque encore : démontrer que modifier le traitement dès cette alerte moléculaire empêche effectivement des récidives ou améliore la survie.

C’est toute la différence entre détecter plus tôt et agir utilement plus tôt.

Le piège du toujours plus tôt

Cette distinction paraît technique. Elle est pourtant au cœur de l’avenir du dépistage.

Une technologie plus sensible peut découvrir des cancers plus petits. Elle peut aussi repérer davantage de lésions lentes, des anomalies qui n’auraient peut être jamais menacé la vie de la patiente, ou provoquer des examens et des biopsies supplémentaires. C’est le problème du surdiagnostic.

Il existe également un piège statistique classique, le biais d’avance au diagnostic. Si une récidive destinée à devenir visible en 2028 est détectée par une prise de sang en 2027, la durée de survie mesurée à partir du diagnostic augmente mécaniquement d’un an, même si le traitement ne change finalement pas la date de la rechute clinique ou du décès.

La course technologique ne peut donc pas avoir pour seul objectif de trouver toujours davantage et toujours plus tôt. Elle doit montrer que ce qu’elle découvre permet réellement d’améliorer la trajectoire de santé.

Et c’est ici que l’histoire du cancer du sein prend un virage inattendu.

ASTER 70s : quand l’innovation consiste à ne pas ajouter de chimiothérapie

L’essai ASTER 70s ne teste ni intelligence artificielle, ni capteur, ni biopsie liquide. Pourtant, il est peut être l’innovation la plus importante de cette histoire.

L’étude, portée par Unicancer et le réseau d’oncogériatrie GERICO, s’est intéressée à 1 089 femmes âgées d’au moins 70 ans, avec un cancer du sein invasif précoce, positif aux récepteurs hormonaux, HER2 négatif et considéré à haut risque selon une signature génomique appelée Genomic Grade Index.

La question était redoutablement simple : faut il ajouter une chimiothérapie à l’hormonothérapie chez ces femmes dont la tumeur paraît biologiquement à risque ?

Après un suivi médian de 7,8 ans, la survie globale à huit ans était de 72,7 % dans le groupe chimiothérapie plus hormonothérapie et de 68,3 % avec hormonothérapie seule. La différence n’était pas statistiquement significative. L’étude ne démontre donc pas que les deux stratégies sont strictement équivalentes et n’exclut pas un bénéfice modeste de la chimiothérapie.

Mais la toxicité raconte une autre histoire : les événements indésirables sévères de grade 3 ou plus concernaient 34 % des femmes ayant reçu une chimiothérapie, contre 9 % dans le groupe hormonothérapie seule.

ASTER 70s ne dit surtout pas qu’il faut supprimer la chimiothérapie après 70 ans. Ses résultats concernent une population très précise et ne s’appliquent pas, par exemple, aux cancers HER2 positifs ou triple négatifs.

L’essai pose néanmoins une question devenue centrale en oncologie : une innovation doit elle forcément ajouter quelque chose ?

Pendant des années, les progrès thérapeutiques ont souvent été racontés comme une succession de nouvelles molécules, de nouvelles combinaisons et de traitements toujours plus sophistiqués. La médecine de précision ouvre une autre possibilité : identifier les patientes chez lesquelles un traitement lourd apporte suffisamment de bénéfice pour justifier ses risques, et celles chez lesquelles il peut être raisonnable de ne pas l’ajouter.

Détecter ce qui compte

Le chien de KDOG1, le soutien gorge PHI BRA, l’IA de MASAI, le ctDNA et ASTER 70s semblent appartenir à des mondes différents. Ils racontent pourtant la même transformation.

La cancérologie du sein devient progressivement capable de mesurer des signaux de plus en plus faibles : une odeur chimique dans la sueur, une variation thermique, une anomalie discrète sur une mammographie, quelques fragments d’ADN tumoral dans le sang ou une signature génomique à l’intérieur de la tumeur.

Mais plus nous apprenons à mesurer, plus nous devons apprendre à interpréter.

Demain, le dépistage pourrait devenir davantage personnalisé selon l’âge, la densité mammaire, les antécédents, le risque génétique et les caractéristiques individuelles. La surveillance après traitement pourrait, elle aussi, devenir moléculaire. Et les décisions thérapeutiques pourraient intégrer plus finement la biologie de la tumeur, l’état général, les comorbidités et les préférences de chaque patiente.

La prochaine révolution contre le cancer du sein ne sera donc peut être pas une machine unique capable de tout détecter.

Elle sera peut être plus exigeante que cela.

Savoir quoi chercher. Chez qui le chercher. Comprendre ce que signifie le signal découvert. Et surtout décider si ce signal justifie réellement d’intervenir.

Pendant longtemps, le progrès a consisté à voir plus tôt et à frapper plus fort.

Il pourrait désormais aussi consister à voir plus juste et à ne traiter que lorsque cela compte vraiment.

Sources
– Tardivon A, Mesurolle B, Dureau S, et al. A prospective trial for breast cancer diagnosis by canine odorology. Nature Communications. 2025;16:10650. DOI : 10.1038/s41467-025-65655-6. PMID : 41309562.. . Consulté le 30 septembre 2026.
– Belmont AS, Moreno MV, Aubret E, et al. Assessing the Diagnostic Performance of a Smart Bra Using Temperature and Bioimpedance for Breast Cancer Detection: A First-in-Human Study. Sensors. 2026;26(9):2869. DOI : 10.3390/s26092869. PMID : 42122592.. . Consulté le 30 septembre 2026.

Cet article vous a-t-il été utile ?

Merci pour votre avis !
Sébastien Mourey