Recherche clinique : la France peut-elle reprendre la course ?

Par |Publié le : 8 octobre 2026|Dernière mise à jour : 8 octobre 2026|9 min de lecture|

Depuis quelques années, le diagnostic semble entendu : la France décroche en recherche clinique.

Les essais industriels partiraient ailleurs. Les délais seraient trop longs. L’Espagne serait devenue plus attractive. Pendant ce temps, la Chine avance à une vitesse qui bouleverse tous les classements.

Tout cela est en partie vrai.

Mais à force de répéter que la France décroche, nous avons peut-être fini par oublier de regarder de quelle recherche nous parlions.

Car il existe une différence importante entre attirer un essai conçu ailleurs et être capable de produire soi-même de la recherche.

Et lorsque l’on regarde les deux, l’histoire devient beaucoup plus intéressante.

Oui, la France a perdu du terrain. Mais l’Europe aussi.

Commençons par le constat qui fait mal.

Dans le dernier baromètre du Leem, l’Espagne accueille 760 nouveaux essais multinationaux avec patients, contre 632 pour l’Allemagne et 598 pour la France. La France n’est donc plus le pays européen le plus attractif pour les promoteurs industriels.

Mais regardons la photographie un peu plus largement.

Ce n’est pas seulement la France qui perd du poids. C’est l’Europe occidentale. Selon IQVIA, sa contribution à l’utilisation mondiale des pays pour les essais cliniques a diminué de 12 % entre 2019 et 2024, tandis que celle de la Chine progressait de 66 %. La compétition mondiale a changé d’échelle.

Nos analyses longitudinales du premier registre international des essais racontent la même histoire. Sur un périmètre constant d’essais interventionnels comportant au moins un centre dans le pays, la France passe de 1 464 essais en 2015 à 1 506 en 2025. Elle ne s’effondre donc pas en volume. Dans le même temps, la Chine passe d’environ 1 150 à près de 4 850 essais.

La France n’a pas arrêté de courir. Le peloton mondial a brutalement accéléré.

Et pourtant, cette première photographie laisse encore une partie essentielle de la recherche française hors du cadre.

La France attire moins bien qu’elle ne recherche

L’attractivité industrielle mesure notamment la capacité d’un pays à convaincre un promoteur d’y ouvrir ses centres.

C’est essentiel. Mais ce n’est pas toute la recherche clinique.

Dans les CHU, les centres de lutte contre le cancer, les centres d’investigation clinique, les réseaux nationaux, les groupes coopérateurs et les équipes hospitalières, des chercheurs français posent leurs propres questions, construisent leurs protocoles et conduisent leurs essais.

La recherche académique.

Et lorsqu’elle entre dans la photographie, la France change de catégorie.

Nos analyses retrouvent ainsi la France parmi les toutes premières nations mondiales dans plusieurs domaines. Que ce soit en oncologie et dans de nombreuses aires thérapeutiques, elle occupe encore la troisième place mondiale et la première européenne sur notre extraction des essais ouverts, malgré une érosion importante de sa part au cours des dernières années.

Cette puissance ne relève pas seulement des registres d’essais.

La France dispose d’établissements dont la réputation scientifique dépasse largement ses frontières. La Pitié-Salpêtrière figure parmi les tout premiers hôpitaux mondiaux pour la recherche dans le classement Brand Finance. En cancérologie, Gustave Roussy est classé troisième centre mondial et premier européen par Newsweek. En 2025, plus de 40 % de ses patients ont participé à une étude clinique.

My French Clinical Trial décrit aujourd’hui un écosystème dans lequel environ 2 700 projets de recherche clinique sont lancés chaque année, avec quelque 3 300 centres investigateurs.

À force de mesurer ce que les autres choisissent de venir faire chez nous, nous avions presque oublié de regarder ce que nous étions encore capables d’inventer nous-mêmes.

La France attire moins bien qu’elle ne recherche.

C’est probablement l’un des paradoxes à résoudre si elle veut retrouver la première place européenne.

Et justement, quelque chose est en train de changer

Il y a encore peu, la comparaison avec l’Espagne était cruelle.

Dans le baromètre publié par le Leem en 2025, une petite ligne résumait presque à elle seule le problème : fast track en Espagne, oui. En Allemagne, oui. En France, non. Pour les essais décentralisés, la France était encore indiquée comme étant en cours d’évolution.

En 2026, ces cases commencent à changer.

Depuis mars, la France dispose d’un dispositif national d’évaluation accélérée pour certains essais cliniques précoces innovants. Dans les situations prévues et en l’absence de questions pendant l’évaluation, le délai d’autorisation peut descendre jusqu’à 14 jours. Ce fast track complète le programme européen fast EU.

En septembre, le gouvernement est allé plus loin en annonçant de nouvelles mesures destinées à renforcer l’attractivité française : accompagnement précoce des projets innovants par l’ANSM, réduction des délais de contractualisation, développement des essais décentralisés, consentement électronique, utilisation des données de santé et nouvelles méthodologies faisant notamment appel à l’intelligence artificielle.

L’objectif affiché est clair : replacer la France parmi les pays leaders européens de la recherche clinique.

Pour une fois, l’innovation ne consiste donc pas à inventer une nouvelle molécule ou une nouvelle machine.

Elle consiste à réinventer la façon de faire de la recherche.

Et si l’essai venait aussi vers le patient ?

Pendant des décennies, l’organisation était assez simple.

L’essai était dans un centre. L’investigateur était dans ce centre. Les équipements étaient dans ce centre. Le patient devait donc rejoindre ce centre.

Ce modèle reste indispensable pour de nombreuses recherches. Une première administration chez l’humain, une thérapie cellulaire ou une procédure complexe ne se décentralisent évidemment pas avec une visioconférence et un coursier.

Mais tout ce qui compose un essai n’a plus nécessairement besoin de se dérouler au même endroit.

Un consentement peut être recueilli électroniquement. Certains paramètres peuvent être suivis à distance. Des examens ou prélèvements peuvent parfois être réalisés à proximité du domicile. Des données produites pendant le soin peuvent contribuer à la recherche. Un centre expert peut partager son expertise avec une équipe territoriale.

La question n’est donc pas de faire disparaître les grands centres.

C’est de permettre à leur expertise de voyager.

La recherche clinique française commence ainsi doucement à inverser son regard : ne plus seulement chercher des patients pour un essai, mais permettre aussi à davantage de patients de trouver l’essai qui pourrait leur correspondre.

2 700 recherches. Encore faut-il pouvoir les trouver.

C’est là qu’une autre innovation française prend tout son sens.

Lancé en septembre 2026, My French Clinical Trial veut créer une porte d’entrée commune vers l’écosystème français de recherche clinique. Le projet fédère plusieurs acteurs afin de rendre plus lisibles les expertises, les infrastructures et les possibilités de recherche disponibles en France.

À première vue, créer un portail paraît presque banal.

Mais lorsque 2 700 recherches peuvent démarrer chaque année dans plusieurs milliers de centres, savoir ce qui existe, où cela existe et qui sait le faire devient en soi une infrastructure de recherche.

La puissance scientifique ne dépend plus seulement de ce que l’on sait faire.

Elle dépend aussi de notre capacité à connecter rapidement une question, une expertise, un centre et un patient.

Sur la donnée, la France a même pris de l’avance

Il existe enfin un dernier atout français dont on parle étonnamment peu lorsqu’on compare l’attractivité des pays : la donnée de santé.

Le SNDS couvre pratiquement l’ensemble de la population française. Les hôpitaux développent leurs entrepôts de données de santé. Ces ressources ouvrent progressivement de nouvelles possibilités pour identifier des populations, étudier les parcours, produire des données en vie réelle ou préparer de nouvelles recherches.

Mais l’histoire dépasse désormais la France.

Lorsque la Commission européenne a voulu expérimenter l’infrastructure destinée à permettre l’utilisation secondaire des données de santé entre plusieurs pays, le projet HealthData@EU Pilot a été coordonné par le Health Data Hub français. Entre 2022 et 2024, douze plateformes nationales ont été connectées afin de tester les principes du futur espace européen des données de santé.

Le règlement créant cet espace européen, l’EHDS, est entré en vigueur en mars 2025. Son déploiement doit progressivement ouvrir de nouvelles possibilités d’accès sécurisé aux données européennes pour la recherche et l’innovation.

La France poursuit aujourd’hui cette préparation à travers French Health Data EU.

Sur la donnée de santé, la France n’a donc pas attendu le modèle européen. Elle a contribué à le prototyper.

Et si l’on ajoute demain l’intelligence artificielle capable d’interroger ces données, d’identifier des patients potentiellement éligibles ou d’aider à concevoir de nouvelles méthodologies d’essais, la recherche clinique pourrait entrer dans une transformation beaucoup plus profonde que la simple numérisation de ses procédures.

Reprendre la course ?

Alors, la France décroche-t-elle vraiment ?

Oui, si l’on regarde uniquement certaines mesures de l’attractivité industrielle. L’Espagne a réussi une transformation remarquable et est devenue une référence européenne. La France doit regarder ce qu’elle fait mieux et continuer à réduire ses délais.

Non, si l’on en conclut que la recherche clinique française serait devenue secondaire.

Sa puissance académique, ses CHU, ses centres de lutte contre le cancer, ses réseaux, ses professionnels, ses cohortes, ses données et certains établissements reconnus parmi les meilleurs au monde racontent une tout autre histoire.

Et surtout, les pièces commencent à bouger.

Fast track. Essais décentralisés. Consentement électronique. Portail national. Entrepôts de données. Health Data Hub. Espace européen des données de santé. Intelligence artificielle.

Pris séparément, chacun de ces outils peut sembler modeste.

Ensemble, ils dessinent quelque chose de beaucoup plus intéressant : une recherche plus rapide, plus distribuée, plus lisible et davantage connectée aux données et aux patients.

La France n’a jamais cessé d’être une grande nation de recherche clinique.

Elle doit maintenant transformer cette puissance scientifique en performance collective.

Il ne s’agit donc peut-être plus seulement de savoir comment empêcher la France de décrocher.

La vraie question est de savoir jusqu’où elle peut remonter.

Sources
– Leem. Enquête attractivité de la France pour la recherche clinique, 2025 et 2026.. . Consulté le 08 octobre 2026.
– IQVIA Institute for Human Data Science. Global Trends in R&D 2025: Progress in Recapturing Momentum in Biopharma Innovation. Mars 2025.. . Consulté le 08 octobre 2026.
– ClinicalTrials.gov. Analyse longitudinale SAGA des essais interventionnels comportant au moins un site dans le pays, 2015 à 2025. Les données européennes récentes doivent être interprétées avec prudence compte tenu de la montée en charge de CTIS.. . Consulté le 08 octobre 2026.
– F CRIN et French Healthcare. My French Clinical Trial. 2026.. . Consulté le 08 octobre 2026.
– Ministère de la Santé et de l’Accès aux soins. Dispositif d’évaluation accélérée des essais cliniques en France, Fast Track. 2026.. . Consulté le 08 octobre 2026.
– Ministère de la Santé et de l’Accès aux soins. Mesures de renforcement de l’attractivité française en recherche clinique. Septembre 2026.. . Consulté le 08 octobre 2026.
– Health Data Hub. HealthData@EU Pilot et French Health Data EU.. . Consulté le 08 octobre 2026.
– Commission européenne. European Health Data Space, EHDS.. . Consulté le 08 octobre 2026.
– Brand Finance. Global Top 250 Hospitals 2025.. . Consulté le 08 octobre 2026.
– Newsweek. World’s Best Specialized Hospitals, Oncology.. . Consulté le 08 octobre 2026.
– Gustave Roussy. Données d’activité et de recherche clinique 2025.. . Consulté le 08 octobre 2026.

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Sébastien Mourey