Quand nos bactéries intestinales se mêlent de nos hormones
Nous pensions que nos bactéries intestinales s’occupaient surtout de digestion. Elles font beaucoup plus que cela. Certaines possèdent de véritables outils chimiques capables de transformer des molécules fabriquées par notre propre organisme, y compris les œstrogènes. Ce dialogue porte un nom encore largement inconnu du grand public : l’estrobolome. Pour le comprendre, suivons simplement le voyage d’une hormone.

1. Une hormone, une étiquette de sortie et quelques bactéries
Notre histoire commence avec une molécule d’œstrogène qui circule dans l’organisme. Lorsqu’elle arrive au foie, celui-ci peut la transformer afin de faciliter son élimination. Pour simplifier, imaginons que le foie lui colle une « étiquette de sortie ». En réalité, il lui associe notamment une petite molécule appelée acide glucuronique. Cette opération porte un nom un peu moins sympathique, la glucuronoconjugaison. Son intérêt est simple : rendre la molécule plus soluble pour qu’elle puisse être évacuée, notamment par la bile, vers l’intestin.
À ce stade, notre œstrogène semble avoir son billet de sortie. Sauf que l’intestin n’est pas un simple tuyau. C’est un écosystème peuplé de milliers de milliards de micro-organismes. Et certaines bactéries y possèdent un outil capable de changer la suite du voyage : une bêta-glucuronidase.
Le nom est impressionnant, le principe beaucoup moins. Une bêta-glucuronidase est une enzyme, autrement dit un petit outil chimique fabriqué par certaines bactéries. Sa spécialité consiste à couper une liaison bien précise. Souvenez-vous de l’étiquette ajoutée par le foie : certaines bêta-glucuronidases peuvent couper l’attache qui la maintient. L’œstrogène ainsi libéré peut redevenir réabsorbable, traverser la paroi intestinale et rejoindre la circulation. La molécule qui se dirigeait vers la sortie peut donc, dans certains cas, repartir pour un tour.
Et tous les microbes ne disposent pas des mêmes ciseaux. En laboratoire, des chercheurs ont testé 35 bêta-glucuronidases provenant du microbiote intestinal humain. Dix-sept ont été capables de réactiver au moins l’un des dérivés d’œstrogènes étudiés. Voilà pourquoi les scientifiques ne s’intéressent plus seulement aux noms des bactéries présentes dans notre intestin, mais aussi aux outils qu’elles transportent et à ce qu’elles sont capables de faire.
Cette collection de fonctions microbiennes impliquées dans le métabolisme des œstrogènes a reçu un nom : l’estrobolome. Il ne s’agit donc ni d’un nouvel organe, ni d’une bactérie mystérieuse à rechercher dans une analyse de selles. C’est plutôt une boîte à outils collective, répartie entre différentes bactéries de notre microbiote.
2. Et le cancer du sein dans tout ça ?
Cette étonnante boucle digestive serait déjà intéressante en soi. Elle prend une autre dimension lorsque l’on sait que les œstrogènes jouent un rôle important dans la physiologie du sein et que de nombreux cancers mammaires possèdent des récepteurs hormonaux. Dans ces cancers dits hormonodépendants, les œstrogènes peuvent participer à la stimulation de la croissance des cellules tumorales.
La question devient alors presque inévitable : si nos bactéries participent au recyclage d’une partie de nos œstrogènes, peuvent-elles aussi influencer notre exposition hormonale ? Chez l’être humain, plusieurs travaux ont effectivement retrouvé des associations entre certaines caractéristiques du microbiote intestinal et les œstrogènes ou leurs métabolites mesurés dans l’organisme. Le signal est particulièrement étudié après la ménopause, lorsque les ovaires ne constituent plus la principale source d’œstrogènes.
Les chercheurs ont également comparé le microbiote intestinal de femmes atteintes d’un cancer du sein à celui de femmes sans cancer. Une méta-analyse récente réunissant dix études observationnelles et 1 730 femmes retrouve, en moyenne, une diversité microbienne plus faible chez les patientes atteintes. Voilà une pièce supplémentaire du puzzle, mais pas encore l’image complète.
Car une association n’est pas une cause. Le microbiote varie avec l’âge, l’alimentation, le poids, les médicaments, la ménopause, les traitements et probablement des centaines d’autres paramètres. Une maladie peut elle-même modifier notre mode de vie et notre microbiote. Aujourd’hui, la science peut donc affirmer trois choses différentes : certaines bactéries savent transformer des œstrogènes ; microbiote et métabolisme hormonal semblent associés dans plusieurs travaux humains ; des différences de microbiote sont observées dans le cancer du sein. Elle ne peut pas encore transformer ces trois phrases en une quatrième qui dirait : « tel microbiote provoque le cancer du sein ».
LE MOT À RETENIR Estrobolome : ensemble des fonctions du microbiote intestinal capables de participer au métabolisme des œstrogènes. Ce n’est ni une bactérie unique, ni un test permettant aujourd’hui de prédire un risque de cancer.
3. Peut-on changer cette petite usine avec notre assiette ?
C’est ici que notre assiette revient dans l’histoire. Ce que nous mangeons influence le microbiote intestinal. Les fibres alimentaires, par exemple, ne sont pas toutes digérées dans l’intestin grêle. Une partie atteint le côlon et devient une matière première pour certaines bactéries. Les végétaux apportent également de nombreux composés, dont les polyphénols, que notre microbiote peut lui aussi transformer.
La tentation est grande de raccorder immédiatement tous les fils : davantage de fibres modifierait le microbiote, qui modifierait l’estrobolome, qui réduirait les œstrogènes, qui diminuerait le risque de cancer du sein. Ce scénario est séduisant. Il n’est pas démontré. Les études humaines disponibles ne permettent pas aujourd’hui d’affirmer qu’une alimentation particulière peut « corriger » l’estrobolome pour prévenir un cancer du sein.
Cela ne rend pas l’alimentation secondaire, bien au contraire. Les recommandations de prévention reposent déjà sur des données beaucoup plus solides : maintenir un poids favorable à la santé, pratiquer une activité physique régulière, limiter l’alcool et privilégier une alimentation riche en céréales complètes, légumes, fruits et légumineuses. Ces recommandations n’ont pas besoin de l’estrobolome pour être pertinentes.
Ce nouveau champ de recherche ajoute plutôt une pièce fascinante à notre compréhension de la nutrition. Nous ne nourrissons pas seulement nos cellules. Nous nourrissons également un écosystème qui possède son propre arsenal chimique et qui participe au devenir de certaines molécules de notre organisme. À terme, mieux connaître ces fonctions microbiennes pourrait aider à comprendre pourquoi deux personnes ne métabolisent pas exactement de la même manière une hormone, un aliment ou même certains médicaments.
Pour l’instant, inutile donc de chercher le menu parfait pour son estrobolome. Mais la prochaine fois que vous regarderez votre assiette, souvenez-vous qu’une partie du repas est aussi destinée aux milliards de colocataires installés dans votre intestin. Et certains d’entre eux se mêlent même de nos hormones.
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