« Sois fort et tais-toi » : le désarroi silencieux des hommes face à la maladie de leur compagne

Par |Publié le : 7 octobre 2026|Dernière mise à jour : 7 octobre 2026|7 min de lecture|

Face à la maladie de leur compagne, certains hommes s’imposent de « rester forts », au risque de taire leur propre épuisement. Comment repérer leur détresse et les aider avant qu’ils ne s’effondrent ? Alexandra Choukroun, psychologue clinicienne et coordinatrice à l’ADIAM Solidarité, décrypte ce silence et les moyens d’en sortir.

Des hommes aidants encore peu visibles

En France, 9,3 millions de personnes apportent une aide régulière à un proche en situation de handicap ou de perte d’autonomie. Selon la DREES, un peu plus de quatre sur dix sont des hommes. Dans le cancer, leur rôle est loin d’être secondaire : selon un baromètre de l’Institut national du cancer (INCa), 74 % des proches aidants apportent un soutien moral et 71 % participent aux tâches domestiques du quotidien. Pourtant, seuls 14 % ont recours à un soutien psychologique. Face au cancer du sein, qui touche plus de 61 000 femmes chaque année en France, cet accompagnement peut s’inscrire dans la durée, au fil des traitements.

Le piège du « devoir sacré » et du stoïcisme

Dire à un homme de rester fort pendant que sa compagne traverse une maladie lourde peut vite devenir, selon Alexandra Choukroun, « une véritable injonction au silence ». L’homme aidant s’interdit alors ses propres émotions – ses peurs, ses angoisses, ou simplement l’aveu d’être épuisé – car il se perçoit comme le pilier du couple. Résultat, la charge repose entièrement sur l’un des deux : « la balance n’est plus équilibrée, et cela repose sur l’un des deux qui doit tenir le coup pour les deux. »

Soutenir sa compagne, rappelle-t-elle, « ce n’est pas être Superman, invulnérable et infaillible, et sans émotions. » La force psychologique, insiste-t-elle, « ce n’est pas l’absence de vulnérabilité ou de fragilité », mais la capacité à reconnaître, à un moment donné, ce que l’on traverse de difficile, et à chercher les ressources nécessaires plutôt que de tout assumer seul – sans quoi le risque va jusqu’au burn-out ou à la décompensation, c’est-à-dire un véritable épuisement de l’aidant, au point de ne plus parvenir à faire face.

Cette répartition des rôles reste toutefois en évolution : la psychologue observe, chez les jeunes générations, une volonté croissante de partager plus équitablement la charge mentale entre les partenaires – même si, dans les moments de crise comme la maladie, les réflexes traditionnels ont tendance à revenir au premier plan.

Des manifestations indirectes, plutôt que des larmes

Les émotions mises de côté « ne disparaissent pas pour autant » : elles trouvent d’autres canaux d’expression.

Chez certains hommes, la détresse ne passe pas nécessairement par les pleurs, mais peut se manifester par des changements de comportement : « irritabilité, hyperactivité, ou au contraire un besoin de tout contrôler, retrait affectif », surinvestissement professionnel, ou consommation d’alcool ou de médicaments en hausse – un signal qui, là aussi, doit alerter l’entourage.

Ce fonctionnement peut d’ailleurs devenir contre-productif pour le couple : « si on est anxieux, agressif, irritable, ça va être contre-productif, à la fois pour l’un et pour l’autre. » « Il ne faut pas attendre qu’il dise « je vais mal » pour prendre sa souffrance au sérieux », insiste la psychologue – un homme en difficulté ne le formule généralement pas ainsi, et c’est un changement de comportement par rapport à son fonctionnement habituel qui doit alerter l’entourage.

Les signes d’épuisement à ne pas ignorer

Le signal d’alerte majeur : une fatigue qui ne se résout plus malgré le repos. S’y ajoutent souvent des insomnies, des difficultés de concentration ou de décision, une irritabilité constante, un isolement progressif, voire une négligence de sa propre santé – jusqu’à repousser un simple rendez-vous chez le dentiste. Un sentiment d’être totalement dépassé peut s’installer. Des propos comme « je n’en peux plus », « je voudrais disparaître » ou « je ne vois pas d’issue » constituent des signaux d’alerte qui doivent être pris au sérieux.

Face à de tels propos, le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond gratuitement, 24 heures sur 24. « Il ne faut pas attendre l’effondrement », prévient Alexandra Choukroun : dès que les ressources habituelles – amis, entourage – ne suffisent plus, il est temps de chercher un soutien plus structuré.

Quand la maladie bouleverse aussi l’intimité du couple

Au-delà de la charge mentale, la maladie – comme le cancer du sein – bouleverse souvent la vie intime du couple, une dimension que l’INCa aborde spécifiquement dans son espace dédié aux proches aidants. La chirurgie mammaire modifie l’image du corps, tandis que la fatigue, la baisse du désir ou une sécheresse vaginale liée à certains traitements peuvent rendre la sexualité plus difficile. L’Institut rappelle que le partenaire, lui aussi, peut être en détresse face à ces changements, et invite à rester attentif à ses propres besoins et craintes, sans se forcer ni culpabiliser. L’INCa rappelle aussi l’importance du dialogue au sein du couple, pour éviter les stratégies de mise à distance ou d’évitement, souvent mal comprises par l’autre.

Accepter d’être aidé pour pouvoir aider

Avant même de solliciter une aide extérieure, il faut souvent franchir un premier obstacle : accepter que demander de l’aide « ce n’est pas se désengager de son rôle, mais protéger la relation et sa propre santé ». Car en réalité, s’épuiser fragilise précisément la capacité à accompagner l’autre. Concrètement, cela peut commencer par déléguer des tâches très concrètes – ménage, courses, accompagnement aux rendez-vous – sans que cela remette en cause l’implication affective du couple : « la question, ce n’est pas de se demander est-ce que je peux tout gérer moi-même, mais plutôt qu’est-ce que je n’ai pas besoin de gérer tout seul. »

Côté accompagnement, plusieurs options existent : consultation avec un psychologue formé à la psycho-oncologie, groupes de parole pour aidants, associations spécialisées selon la pathologie du conjoint, ou dispositifs proposés directement par les établissements de soins. S’y ajoutent des droits encore mal connus : le congé de proche aidant et l’allocation journalière qui l’accompagne (AJPA), le don de jours de repos entre collègues, ou les solutions de répit – que 10 % seulement des aidants « cancer » mobilisent aujourd’hui. La téléconsultation peut aussi faciliter l’accès à un soutien, pour des aidants dont l’emploi du temps est déjà saturé par les rendez-vous médicaux.

Pour l’entourage, deux écueils sont à éviter : minimiser la souffrance de l’aidant, ou au contraire le forcer à se confier – une pression souvent contre-productive face à quelqu’un qui se bat justement pour paraître fort. Mieux vaut proposer une aide concrète et précise – « tel jour, c’est moi qui accompagne ta compagne au rendez-vous », « je viens chercher les enfants à l’école », préparer un repas – plutôt qu’une formule vague comme « n’hésite pas à m’appeler si besoin ». Une écoute sans jugement, sans chercher immédiatement à rassurer ou à résoudre, reste le soutien le plus utile – d’autant que les pronostics, bien souvent, restent eux-mêmes incertains.

Le mot de la fin

Pour Alexandra Choukroun, le message à faire passer aux hommes aidants n’est pas de les inviter à « se confier sur leurs émotions » au sens propre, mais plutôt de leur donner une autre définition de la force : « être fort, c’est comme quand on dirige une entreprise. C’est savoir aussi identifier les fragilités, les limites, ses propres limites, et pouvoir trouver les ressources nécessaires pour être aidé, pour mieux accompagner l’autre. » Une force qui s’exprime moins par les mots que par les actes – accepter une aide concrète, déléguer une tâche, ou simplement reconnaître qu’un changement dans son propre comportement mérite d’être pris au sérieux.

Interview d’Alexandra Choukroun, psychologue clinicienne, coordinatrice à l’ADIAM Solidarité.

Sources
– Interview d'Alexandra Choukroun, psychologue clinicienne, ADIAM Solidarité — Association parisienne d'aide à domicile pour les personnes âgées. . Consulté le 07 octobre 2026.
– DREES. 9,3 millions de personnes déclarent apporter une aide régulière à un proche en situation de handicap ou de perte d'autonomie. Études et Résultats n°1255, février 2023.. drees.solidarites-sante.gouv.fr. Consulté le 07 octobre 2026.
– Institut national du cancer (INCa) — Baromètre proches aidants "cancer", enseignements clés, décembre 2024.. www.cancer.fr. Consulté le 07 octobre 2026.
– Institut national du cancer (INCa) — La sexualité dans le couple. www.cancer.fr. Consulté le 07 octobre 2026.
– Institut national du cancer — Panorama des cancers en France, épidémiologie du cancer du sein : 61 214 nouveaux cas et 12 765 décès estimés en 2023.. www.cancer.fr. Consulté le 07 octobre 2026.
– 3114 — Numéro national de prévention du suicide (gratuit, 24h/24, 7j/7).. 3114.fr. Consulté le 07 octobre 2026.

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Peggy Cardin
Peggy Cardin
Journaliste spécialisée en santé
Peggy Cardin-Changizi Journaliste spécialisée en santé depuis plus de vingt ans. Elle traite des sujets de prévention, de santé publique et de médecine au quotidien, avec pour objectif de rendre l'information médicale claire, fiable et accessible à tous. Rédige un contenu scientifique fiable avec des sources vérifiées en respect de notre charte HIC.