Santé mentale masculine : pourquoi les hommes se soignent-ils moins que les femmes ?

Par |Publié le : 14 septembre 2026|Dernière mise à jour : 14 septembre 2026|6 min de lecture|

En France, la souffrance psychique des hommes reste largement silencieuse — au point qu’ils représentent la grande majorité des décès par suicide. Pourtant, lorsqu’ils traversent une dépression, plus d’un sur deux n’est pas pris en charge. Pourquoi reste-t-il si difficile, pour beaucoup d’hommes, de demander de l’aide ? Léa Chartier, psychologue clinicienne en cabinet et sur la plateforme Qare, décrypte les raisons de cet écart et les moyens de mieux repérer la souffrance masculine.

Un paradoxe : moins de dépression déclarée, mais un risque bien réel

Les hommes déclarent moins souvent que les femmes souffrir de dépression. En 2021, 9,3 % des hommes de 18 à 85 ans rapportaient un épisode dépressif caractérisé au cours des douze derniers mois, contre 15,6 % des femmes (Baromètre santé 2021, Santé publique France). Ce moindre chiffre déclaré ne signifie pas qu’ils vont bien : les hommes représentent près de trois quarts des décès par suicide (76,1 % sur 2011-2021, DREES 2026 ; 75,1 % en 2023, Santé publique France), avec un taux près de trois fois supérieur à celui des femmes (21,2 contre 6,5 pour 100 000).

Surtout, lorsqu’un homme traverse un épisode dépressif, plus d’un sur deux n’est pas pris en charge : 54 %, contre 44 % en population générale (Baromètre santé 2024, Santé publique France). Souffrance moins verbalisée, recours aux soins plus tardif : ce décalage entre détresse réelle et prise en charge est au cœur du sujet.

Un écart d’abord culturel et éducatif

Dès l’enfance, la plupart des garçons reçoivent le même message implicite : être fort, c’est savoir se débrouiller seul. « Historiquement, les hommes ont souvent été éduqués à associer la force à l’autonomie, au contrôle de soi et donc à la capacité de “gérer seuls” », explique Léa Chartier. « Demander de l’aide peut alors être vécu, à tort, comme un aveu de faiblesse ou une perte de contrôle. » Moins encouragés à identifier et exprimer leurs émotions durant leur développement, beaucoup d’hommes consultent plus tardivement, « lorsque la souffrance devient trop importante ou qu’elle a déjà des répercussions » sur leur vie personnelle ou professionnelle. Bonne nouvelle toutefois : « les mentalités évoluent. Les nouvelles générations parlent davantage de santé mentale. »

Des freins concrets, pas seulement la peur du jugement

La peur du jugement — celle d’être perçu comme fragile, de ne plus correspondre à l’image de l’homme « fort » — reste un frein important. Certains hommes ignorent même ce qu’est une psychothérapie, pensant à tort qu’il faut être « gravement malade » pour consulter. Mais, contrairement aux idées reçues, le jugement n’est pas le seul obstacle. Un sondage d’opinion mené en 2024 auprès de 1 000 hommes place au premier rang des freins très concrets : le coût des séances (38 %), la gêne de se confier à un inconnu (37 %) et la difficulté à trouver le bon professionnel (33 %) — devant la crainte du jugement de l’entourage (16 %). Lever ces obstacles suppose donc d’agir autant sur l’accès aux soins que sur les représentations.

Un mal-être qui ne dit pas toujours son nom

« Même s’il est important de ne pas tomber dans les stéréotypes », Léa Chartier observe que la souffrance psychique des hommes s’exprime moins souvent par les larmes ou la tristesse verbalisée que par « de l’irritabilité, de la colère, un repli sur soi, un mutisme, un surinvestissement dans le travail ou le sport, ou encore par des conduites addictives ». À ces manifestations peuvent s’ajouter une perte d’intérêt pour des activités auparavant appréciées, des troubles du sommeil, une fatigue persistante ou une augmentation de la consommation d’alcool. « Ce sont souvent des tentatives de gérer une souffrance émotionnelle qui ne trouve pas d’autre mode d’expression », explique-t-elle.

Autant de signaux que l’entourage banalise encore trop souvent en pensant que l’intéressé traverse « une mauvaise passe ». Pourtant, lorsqu’ils persistent ou s’intensifient, ils méritent d’être pris au sérieux — tout comme les propos de découragement ou le sentiment d’être un poids pour les autres, qui appellent une écoute attentive et, parfois, une prise en charge rapide.

Quels signes doivent alerter ? Ces manifestations méritent attention lorsqu’elles durent (plusieurs semaines) et retentissent sur le quotidien : une tristesse, mais aussi une irritabilité ou une colère inhabituelles ;un repli sur soi, ou au contraire un surinvestissement dans le travail ;un sommeil durablement perturbé, une fatigue persistante ;une consommation d’alcool qui augmente ;un changement que les proches remarquent.
En cas d’idées noires ou de pensées suicidaires, il ne s’agit plus d’attendre. Le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable gratuitement, 24h/24 et 7j/7.

Comment franchir le pas, et comment aider un proche ?

« Consulter n’est pas reconnaître un échec, mais choisir de prendre soin de soi », résume Léa Chartier. Inutile d’attendre d’aller mal : une thérapie peut aussi servir à prévenir une souffrance, ou simplement à mieux se comprendre. À l’entourage, elle recommande d’éviter les injonctions du type « tu devrais voir quelqu’un » et de privilégier une inquiétude exprimée avec bienveillance, sans jugement. « Prendre au sérieux » un proche qui va mal, c’est aussi l’aider concrètement : proposer de chercher ensemble un professionnel, l’accompagner à un premier rendez-vous, ou l’orienter vers un dispositif adapté.

La téléconsultation, un premier pas plus facile à franchir

Les outils numériques constituent « une véritable opportunité », selon la psychologue. Consulter depuis un environnement familier, sans passer par une salle d’attente, « peut diminuer l’appréhension et le sentiment d’exposition » — un atout précisément là où la peur du regard des autres freine la démarche. Les applications de santé mentale peuvent aussi représenter une première porte d’entrée : elles permettent de mieux comprendre ses difficultés avant, parfois, de franchir le pas vers un accompagnement plus classique. Pour certains hommes réticents à pousser la porte d’un cabinet, ce format à distance abaisse le seuil du premier contact.

Des dispositifs pour se faire accompagner Mon soutien psy : sur adressage, des séances remboursées par l’Assurance Maladie.La téléconsultation (plateformes comme Qare) : un premier contact à distance, depuis chez soi.Le 3114, numéro national de prévention du suicide : gratuit, confidentiel, accessible 24h/24 et 7j/7.
Comment aborder un homme qui va mal ? Éviter les injonctions (« tu devrais consulter ») au profit d’une inquiétude sincère et située (« je te trouve différent ces temps-ci »).Quand la parole ne vient pas, passer par le faire-ensemble : une activité, un trajet, un moment partagé ouvrent souvent plus facilement qu’une question frontale sur les émotions.Écouter sans minimiser ni chercher à « résoudre » immédiatement.Rendre l’aide concrète : proposer de chercher un professionnel ensemble, prendre le rendez-vous, voire l’accompagner à la première consultation.En cas de refus, laisser la porte ouverte et renouveler sa disponibilité — sans forcer, sauf en cas de danger : si des idées suicidaires sont exprimées, ne pas rester seul face à la situation et contacter sans attendre le 3114, un médecin ou le 15.Penser à soi : soutenir un proche est éprouvant, et le relais (autre proche, professionnel) fait partie de l’aide.
Sources
– Entretien — Léa Chartier, psychologue clinicienne, en cabinet et sur la plateforme Qare.. . Consulté le 14 septembre 2026.
– Suicide — DREES, Le suicide, trois fois plus fréquent chez les hommes, deux fois plus chez les plus modestes, Études et Résultats n° 1364, janvier 2026 ; Santé publique France, données de mortalité par suicide 2023 (75,1 % d'hommes), octobre 2025.. . Consulté le 14 septembre 2026.
– Dépression (prévalence par sexe) — Léon C, du Roscoät E, Beck F. Prévalence des épisodes dépressifs en France chez les 18-85 ans : résultats du Baromètre santé 2021. Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH), n° 2, 14 février 2023, p. 28-40.. . Consulté le 14 septembre 2026.

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Peggy Cardin
Peggy Cardin
Journaliste spécialisée en santé
Peggy Cardin-Changizi Journaliste spécialisée en santé depuis plus de vingt ans. Elle traite des sujets de prévention, de santé publique et de médecine au quotidien, avec pour objectif de rendre l'information médicale claire, fiable et accessible à tous. Rédige un contenu scientifique fiable avec des sources vérifiées en respect de notre charte HIC.