Maladie d’Alzheimer : symptômes, diagnostic, prévention… Le vrai du faux avec le Pr Bruno Dubois
Près de 1,2 million de personnes, diagnostiquées ou non, seraient aujourd’hui atteintes de la maladie d’Alzheimer en France, et plus de 1,4 million pourraient être concernées d’ici 2030, selon le ministère de la Santé. Entre confusion sur les symptômes, difficultés à consulter à temps et espoirs parfois excessifs placés dans la prévention, le Pr Bruno Dubois, neurologue et spécialiste de la maladie d’Alzheimer, fait le point.

Quels sont les premiers signes, et comment les distinguer de la « démence sénile » ?
Il y a peut-être une confusion dans votre question. On considère aujourd’hui que la démence sénile et la maladie d’Alzheimer, c’est la même chose. Les premiers symptômes de la maladie, ce sont habituellement des troubles de mémoire. Mais toute la difficulté, c’est qu’à partir de 60 ans, pratiquement tout le monde se plaint un peu de sa mémoire. Il va donc falloir faire la part entre le bon grain et l’ivraie – faire la différence entre le trouble de mémoire banal, que nous avons pratiquement tous à partir d’un certain âge, et les troubles de mémoire qui, eux, sont évocateurs d’une maladie d’Alzheimer.
Pour cela, il faut opposer les troubles de mémoire liés à des troubles de l’attention à ceux liés à une maladie d’Alzheimer. Les troubles liés à l’attention, c’est ce que nous connaissons tous dans la vie quotidienne : on ne fait pas attention à des choses sans importance, l’emplacement de ses lunettes, de ses clés. On a l’esprit occupé, on pense à autre chose, on pose ses clés, et on ne sait plus où on les a posées. L’information n’a jamais été correctement enregistrée – à cause du stress, de la fatigue, d’un trouble du sommeil, d’un état anxieux ou dépressif.
La maladie d’Alzheimer, elle, c’est un trouble du stockage des informations nouvelles. L’hippocampe, c’est la porte de la banque du cerveau. Quand elle fonctionne, l’information rentre dans la banque. Quand la porte ne s’ouvre pas, l’information a bien été enregistrée, mais elle ne sera pas stockée. C’est à différencier aussi du syndrome du « bout de la langue » : avoir un mot sur le bout de la langue, puis le retrouver quelques minutes plus tard, qui résulte d’une altération de la capacité à aller rechercher une information qui, elle, a bien été stockée – un phénomène presque normal avec le vieillissement.
Il y a bien sûr des troubles de mémoire, mais il y a aussi plein d’autres troubles qui vont apparaître au cours de l’évolution mais qui peuvent même être présents dès le début. On peut avoir des troubles du langage qui peuvent être inauguraux, parfois même par une aphasie (c’est-à-dire des difficultés à parler, à trouver ses mots ou à comprendre le langage), des troubles de l’orientation, des troubles de la reconnaissance des visages ou des objets. Mais généralement, toutes ces difficultés surviennent secondairement, et la maladie, dans 85 % des cas, commence quand même par des troubles de la mémoire.
Quand consulter ?
Quelqu’un qui, par exemple, va répéter plusieurs fois la même chose, poser plusieurs fois les mêmes questions : s’il pose une question, et que dix minutes après, il repose la question à laquelle vous avez déjà répondu, ça veut dire qu’il n’a pas stocké l’information. C’est notamment quand le sujet va oublier des rendez-vous importants, ne va pas se rappeler d’un événement familial récent important, ou quand il va se perdre dans un environnement pourtant connu.
La particularité de cette maladie, quand elle débute, c’est que les gens ne sont généralement pas conscients eux-mêmes de leurs difficultés – on appelle ça l’anosognosie. Ils sont un peu dans le déni. Donc c’est à l’entourage de se mobiliser, de faire un peu la part des choses.
On va d’abord caractériser la nature de la plainte de mémoire, avec des tests comme le test des 5 mots, généralement chez le médecin traitant, qui va pouvoir orienter vers une consultation de mémoire si besoin. On fera un petit bilan biologique standard, et surtout une IRM, pour voir s’il n’y a pas de petites lésions vasculaires dans le cerveau, et pour mesurer le volume de l’hippocampe – mais attention, une atrophie de l’hippocampe, en elle-même, n’est pas forcément pathologique.
Et puis surtout, maintenant, on fait ce qu’on appelle les biomarqueurs (c’est-à-dire des indicateurs biologiques permettant de détecter des signes caractéristiques de la maladie). Jusqu’à il y a 20 ans, on ne pouvait pas formellement affirmer la maladie en l’absence de preuve biologique. Aujourd’hui, on peut rechercher la présence des lésions dans le liquide céphalo-rachidien par ponction lombaire, et même, dans certains services, par une simple prise de sang. Mais avec deux réserves : la fiabilité de ce résultat n’est pas à 100 %, et il y a une zone intermédiaire, une zone grise, pour laquelle on ne peut pas trancher. Or on sait maintenant que les lésions de la maladie précèdent la survenue des symptômes d’au moins 15 ans – ce qui pose une vraie question sur l’usage qu’on va faire, demain, de ce type de prélèvement chez des gens qui n’ont encore aucun symptôme.
C’est pour ça qu’il faut aller vers un diagnostic le plus précoce possible. Les anticorps monoclonaux anti-amyloïdes, qui sont en développement, ont une propriété remarquable : ils nettoient 80 % des lésions amyloïdes en un an de traitement. Mais malheureusement, ça ne s’accompagne pas d’une amélioration comparable sur les symptômes – ces médicaments ralentissent un peu la progression, mais ils ne la bloquent pas, et ils ne font pas revenir en arrière. Une explication possible est que, lorsqu’on les donne aux patients qui ont déjà des symptômes, c’est déjà trop tard.
Peut-on vraiment prévenir la maladie ?
Je pense qu’il y a deux types de messages aujourd’hui véhiculés par les médias. Il y a des messages qui, à mon avis, sont un peu excessifs, quand on dit qu’on peut, par des actions personnelles, empêcher la survenue de la maladie. Je pense que là, il y a un excès dans la communication. Quand les lésions sont installées, ce n’est pas une pratique de marche régulière qui va empêcher la survenue de la maladie.
Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’il y a un délai de plusieurs années entre l’apparition des premières lésions dans le cerveau et la survenue ultérieure des symptômes. On peut jouer un peu sur ce délai et déplacer le curseur dans un sens ou dans l’autre, soit retarder l’expression des lésions, soit la faciliter. Et ce qui joue sur ce curseur, ce sont tous les facteurs associés. À partir d’un certain âge, la maladie d’Alzheimer est souvent associée à des éléments vasculaires – c’est ce qu’on appelle la démence mixte. Si vous avez une mauvaise oxygénation du cerveau parce que vous êtes hypertendu, parce que vous avez des troubles lipidiques, parce que vous fumez, la qualité de la circulation cérébrale ne sera pas aussi bonne, et vous pouvez faciliter la survenue plus précoce des symptômes.
Donc on ne joue pas sur la maladie directement, mais sur les circonstances dans lesquelles elle va s’exprimer. Si vous entreprenez des actions qui sont saines pour l’organisme en général et pour la vascularisation cérébrale, vous allez retarder un peu l’entrée dans la maladie. Donc globalement, c’est positif – mais il y a un excès de communication quand on dit qu’on agit directement sur la maladie d’Alzheimer elle-même.
C’est la raison pour laquelle je milite pour une évolution de nos structures de diagnostic : il faut qu’il y ait toujours des consultations de mémoire partout en France, mais aussi un ou deux centres spécialisés dans le repérage des gens à risque. C’est la raison pour laquelle je crée une nouvelle structure, le CERMAD, le premier centre européen de repérage et de prévention des maladies neurodégénératives, qui sera construit fin 2027 à La Salpêtrière. On va y recevoir des sujets qui ont une plainte de mémoire mais pas encore de symptômes, pour évaluer leur risque à partir d’informations génétiques, biologiques, cognitives, de neuro-imagerie, de biomarqueurs sanguins et selon ce risque, proposer soit des interventions non pharmacologiques – l’effort physique, la marche, l’interaction sociale, la lutte contre les facteurs de risque vasculaire -, soit, pour les plus à risque, les inclure dans des protocoles thérapeutiques.
Que retenir ?
- « Démence sénile » et maladie d’Alzheimer désignent la même chose – et les troubles de mémoire ne sont pas les seuls signes possibles.
- Le signal à surveiller n’est pas d’oublier occasionnellement ses clés, mais de répéter les mêmes questions ou d’oublier des événements marquants – et c’est souvent à l’entourage d’alerter.
- La prévention agit surtout sur les facteurs vasculaires associés, moins directement sur la maladie elle-même – mais elle reste globalement bénéfique.
- Les progrès des biomarqueurs permettent de mieux identifier la maladie, tandis que de nouveaux traitements ciblant les dépôts amyloïdes peuvent en ralentir modestement la progression chez certains patients, sans toutefois permettre de guérir la maladie ni de revenir sur les symptômes déjà installés.
– Ministère de la Santé – Parcours ambulatoire pour seniors avec troubles cognitifs (PASSCOG), 2026.. . Consulté le 01 octobre 2026.
– Santé sur le Net — Maladie d'Alzheimer : définition, symptômes, diagnostic. www.sante-sur-le-net.com. Consulté le 01 octobre 2026.
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