Maladie d’Alzheimer : et si certains virus ou bactéries jouaient un rôle ?
Depuis plusieurs années, la recherche internationale étudie de près le lien entre microbes et maladies d’Alzheimer. Revenons avec Benoit Delatour, responsable scientifique à l’Institut du Cerveau à Paris et chercheur depuis plus de vingt ans sur la maladie d’Alzheimer, sur les liens possibles du virus de l’herpès et d’une bactérie buccale avec cette pathologie neurodégénérative.
Depuis les années 1980, la maladie d’Alzheimer est abordée sous un angle supplémentaire : celui d’une hypothèse infectieuse. Selon cette piste, certains microbes seraient capables de franchir la barrière hématoencéphalique, la barrière qui sépare la circulation sanguine du tissu cérébral, et provoquer des microlésions cérébrales typiques de la maladie d’Alzheimer.
Intéressons-nous aujourd’hui aux deux principaux suspects sous la loupe des chercheurs : le virus de l’herpès (HSV‑1) responsable du bouton de fièvre et la bactérie Porphyromonas gingivalis, responsable de la parodontite, une inflammation chronique des tissus de soutien des dents.

Comment est née cette piste reliant microbe et maladie d’Alzheimer ?
Pendant longtemps, les chercheurs en neurologie n’avaient que des preuves pouvant invoquer une causalité inverse. L’observation post-mortem de certains agents microbiens dans les cerveaux des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer pouvait s’expliquer par le fait que la pathologie générait un terrain favorable à la pénétration de ces pathogènes dans le cerveau.
Le tournant de ces observations a eu lieu dans les années 2000, soulevant une question complexe : et si finalement, ces bactéries ou virus étaient responsables en partie du développement de la maladie ?
« A cette époque, des expériences sur des cultures de cellules et sur des modèles animaux in vivo ont montré qu’en injectant le virus de l’herpès (HSV-1), il est possible d’induire des modifications moléculaires pouvant être à l’origine d’une neurodégénérescence » indique Benoit Delatour.
Des expériences identiques ont également pu être réalisées avec la bactérie Porphyromonas gingivalis. La bactérie migre vers le cerveau des souris où elle induit des effets pathologiques pour les neurones : augmentation d’un composant principal des plaques amyloïdes et de protéines Tau anormale, et survenue d’une neuroinflammation.
- Le peptide bêta amyloïde : naturellement présent dans le cerveau, il s’accumule anormalement et forme des plaques, dites plaques amyloïdes ou plaques « séniles ».
- La protéine tau : sa modification chez les patients atteints provoque successivement la désorganisation des neurones, une accumulation de filaments à l’intérieur de ces derniers), puis la mort des cellules nerveuses.
Chez l’homme, quel lien entre microorganismes et maladie d’Alzheimer ?
Des examens de tissus cérébraux post-mortem de personnes atteintes par la forme sporadique de la maladie ont mis en évidence des signatures qui marquent la présence du virus HSV-1, notamment au niveau des plaques amyloïdes.
Plusieurs études ont également confirmé la présence de Porphyromonas gingivalis dans les cerveaux de patients atteints par la maladie d’Alzheimer après leur décès.
« Ces observations peuvent cependant être critiquées. Mettre en évidence une association entre présence de l’agent infectieux dans le cerveau et maladie d’Alzheimer n’est pas suffisant pour établir un lien de causalité » indique le directeur de recherche.
En effet, la maladie d’Alzheimer pourrait elle-même favoriser la présence de ce virus ou de cette bactérie dans le cerveau. Cela s’expliquerait notamment par une altération de la barrière hémato-encéphalique, du vieillissement, d’une moindre efficacité du système immunitaire ou encore d’une dégradation de l’hygiène bucco-dentaire.
Comment une bactérie ou un virus peut-il induire des microlésions cérébrales ?
Première composante : l’inflammation. On sait que la présence de virus ou de bactéries dans le système nerveux induit une inflammation, une composante très importante dans la maladie d’Alzheimer.
Depuis une décennie, un autre mécanisme est évoqué : le peptide bêta-amyloïde pourrait aussi avoir initialement une fonction de défense antimicrobienne.
« Cette théorie avance que lors de la présence de l’agent infectieux dans le cerveau, il y aurait une production incontrôlée du peptide bêta-amyloïde, et par un phénomène d’emballement, cela formerait progressivement des plaques amyloïdes et des petites lésions délétères » explique le directeur de recherche.
Même si de nombreux chercheurs travaillant sur ces relations entre microbes et maladies d’Alzheimer pensent que l’essentiel des effets est médié par l’inflammation, « il est tout à fait possible aussi que les deux mécanismes se combinent : infection et surproduction du peptide Aβ en réponse à l’agression de l’agent infectieux ».
Une maladie multifactorielle avant tout
Ce qu’il faut garder à l’esprit, c’est que la maladie d’Alzheimer est une maladie multifactorielle. Le virus de l’herpès ou la bactérie Porphyromonas gingivalis, ne sont pas l’agent principal en termes de causalité de cette maladie. Les infections par ces agents infectieux ne seraient probablement ni nécessaires ni suffisantes pour provoquer une maladie d’Alzheimer.
Comme le rappelle à juste titre Benoit Delatour : « HSV-1 est très fréquent dans la population, 70 à 80% des adultes sont infectés par ce virus, alors que seule une minorité des personnes développe la maladie. L’infection pourrait donc constituer un facteur de risque ou d’aggravation chez des personnes présentant une vulnérabilité particulière ».
Une fragilité qui dépend de nombreux paramètres : efficacité du système immunitaire, facteurs génétiques et individuels ou encore capacité de l’organisme à contrôler les réactivations virales.
Sur ce dernier point, le membre de l’Institut du cerveau de Paris nous précise : « Le virus HSV-1, après une infection classique, peut rentrer en dormance. Et ponctuellement, par suite d’événements stressants (soleil, chaleur, surmenage, fatigue, système immunitaire affaibli), se réactiver. Nous supposons que c’est essentiellement au cours de ces épisodes de réactivation, surtout s’ils sont mal contrôlés au niveau immunitaire, que le virus va pouvoir pénétrer à nouveau dans le cerveau et induire ainsi, par la répétition de ces réactivations, des effets adverses ».
Alors, comment se protéger ?
Il n’existe actuellement pas de vaccin dirigé contre le virus HSV-1. L’intérêt serait donc de prévenir ses réactivations et de faire en sorte qu’elles soient moins nombreuses. Selon Benoit Delatour : « Une prise en charge des réactivations de HSV-1, avec un traitement antiviral local ou la prise d’antiviraux n’est pas forcément une mauvaise idée ».
Concernant la santé bucco-dentaire, « le suivi renforcé des patients atteints ou à risque de maladie d’Alzheimer ne semble pas encore systématique » dit Benoit Delatour. Les conseils sont ceux donnés à la population générale : se brosser les dents deux fois par jour avec usage du fil dentaire, réaliser des contrôles réguliers chez le dentiste, traiter précocement des gingivites (inflammation des gencives) et la parodondite.
Comme le rappelle le spécialiste : « c’est à nouveau l’histoire de la poule et de l’œuf ! Les patients souffrant de la maladie d’Alzheimer ont potentiellement des troubles comportementaux, ils peuvent donc développer des anomalies au niveau des conduites de santé buccodentaire. Ce n’est pas l’infection bactérienne au niveau des tissus buccodentaires qui va induire la maladie d’Alzheimer mais la maladie elle-même qui va induire ou potentialiser cette infection ». Et, à son tour, l’infection peut moduler la trajectoire de la maladie.
« C’est seulement lorsque nous aurons une vision mécanistique très claire de cette maladie que nous pourrons objectivement déterminer les cibles thérapeutiques » conclut Benoit Delatour.
Le virus de l’herpès et les bactéries parodontales pourraient favoriser ou aggraver la maladie d’Alzheimer chez certaines personnes vulnérables, notamment par l’inflammation et une production excessive de bêta-amyloïde. Cependant, les preuves restent insuffisantes pour établir une causalité directe ou recommander une prévention spécifique. L’infection ne « cause » pas la maladie d’Alzheimer à elle seule, mais elle pourrait contribuer à créer un terrain propice chez des personnes déjà vulnérables.
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