Polluants environnementaux et cancers féminins : où en est réellement la recherche ?
Cancer du sein, de l’ovaire, de l’endomètre : quel rôle jouent réellement les polluants environnementaux dans leur survenue ? Le Dr Catherine Azoulay, gynécologue-endocrinologue spécialiste de la santé environnementale féminine, fait le point sur une littérature scientifique encore jeune, mais en développement rapide.
Selon l’OMS, un quart des décès dans le monde serait lié à des facteurs environnementaux au sens large (pollution de l’air, eau, assainissement) – un chiffre qui replace d’emblée l’enjeu à sa juste échelle : la littérature scientifique sur le lien entre pollution et cancers féminins reste jeune, mais elle progresse rapidement.

Ce que l’on sait aujourd’hui
- Plusieurs polluants sont suspectés (dioxines, pesticides, particules fines), sans preuve formelle et définitive à ce stade
- Le cancer du sein est, de loin, le plus étudié sur le plan environnemental
- Certaines périodes de la vie (grossesse, puberté) rendraient plus vulnérable aux effets de ces polluants
Le détail de ce que révèle la recherche
Parmi les cancers féminins, c’est le cancer du sein qui reste, de loin, le plus documenté sur le plan environnemental. « C’est celui qui a été le plus étudié parce que c’est le plus fréquent, donc il génère plus d’intérêt », explique le Dr Azoulay. Une raison plus pragmatique s’y ajoute : les cellules mammaires sont faciles à prélever et à analyser, ce qui facilite la recherche. Le cancer du sein reste bien sûr multifactoriel – poids, traitements hormonaux, antécédents familiaux, grossesses – mais « c’est le prototype du cancer hormono-dépendant (1) » : tout ce qui perturbe l’équilibre hormonal dans le mauvais sens peut en augmenter le risque. Plusieurs polluants sont ainsi régulièrement incriminés dans la littérature : dioxines, pesticides, particules fines, émanations industrielles – plusieurs études françaises récentes vont dans ce sens, dont le projet XENAIR.
Les cancers de l’ovaire et de l’endomètre, également hormono-dépendants, sont concernés par le même type de plausibilité biologique (2) – leurs cellules interagissent elles aussi avec les récepteurs aux œstrogènes – mais la littérature scientifique y est moins abondante. Le raisonnement devient particulièrement limpide pour le cancer du sein hormono-dépendant : « si je jette un perturbateur endocrinien qui a une action œstrogéno-mimétique sur un cancer du sein, mon cancer du sein va proliférer, parce qu’il est stimulé par les œstrogènes », illustre le Dr Azoulay. Pour l’endométriose ou le SMOP – Syndrome Métabolique Ovarien Poly endocrinien (anciennement SOPK) en revanche, les mécanismes s’entremêlent davantage et la démonstration devient plus complexe.
Des niveaux de preuve différents selon les pathologies
Un travail de Santé publique France – l’étude PEPS’PE (6) – avait tenté de hiérarchiser ces liens selon leur niveau de preuve : suffisant pour certaines associations, comme le cancer du sein ou le cancer de la prostate ; simplement « plausible » pour d’autres, très probable mais sans preuve formelle ; insuffisant pour le reste. « Il faut prendre ça avec des pincettes, prévient le Dr Azoulay, parce que toutes ces maladies, y compris les cancers, sont multifactorielles » – le risque de base n’est pas le même selon qu’il existe ou non des antécédents familiaux, par exemple. 59 effets ont été soumis et 21 retenus comme prioritaires.
Le cancer du sein figure parmi ceux à niveau de preuve suffisant ; tandis que l’ovaire et l’endomètre ont été retenus parmi les effets non encore surveillés, à un niveau de preuve moindre.
Des fenêtres de vulnérabilité bien identifiées
Certaines périodes de la vie exposent davantage aux effets des perturbateurs endocriniens, selon le Dr Azoulay : celles où « le système hormonal est en pleine action ». La vie intra-utérine arrive en tête, en raison du rythme effréné des divisions cellulaires du fœtus. Vient ensuite la puberté, « un gros bouleversement hormonal » où seins, utérus et ovaires se mettent en place. La grossesse constitue une double fenêtre de vulnérabilité – pour le fœtus, mais aussi pour la mère, dont les seins subissent d’importants remaniements hormonaux, dans une période où l’usage de cosmétiques spécifiques (anti-vergetures notamment) tend à augmenter. L’allaitement expose à son tour à un passage de substances dans le lait. Enfin, la période qui précède la ménopause – pouvant durer de 3 à 8 ans – constitue elle aussi un moment de grand remaniement hormonal, contrairement à l’après-ménopause où la situation hormonale se stabilise.
Un sujet encore trop peu porté par la prévention
La grossesse reste le moment où l’information passe le mieux, notamment parce que les professionnels de la périnatalité y sont sensibilisés – à condition que le suivi soit régulier, ce qui pose la question de l’équité sociale : « il est démontré que la pollution chimique est aussi corrélée à la précarité socio-économique », rappelle le Dr Azoulay. En dehors de la grossesse, en revanche, aucune grande campagne de santé publique n’a jamais porté sur l’exposition chimique environnementale, contrairement au tabac ou à l’activité physique. Même chez les professionnels de santé, le sujet reste marginal : lors d’un récent congrès de gynécologie-obstétrique, la session consacrée à l’environnement se tenait en parallèle d’autres sessions, pas dans l’amphithéâtre principal. « Celui qui est intéressé va venir, mais celui qui n’a jamais entendu parler du sujet va passer à côté », résume-t-elle. Pourtant, l’enjeu de santé publique est réel : selon l’OMS, un quart des décès dans le monde serait lié à des facteurs environnementaux au sens large, tout comme un quart des maladies chroniques – diabète, obésité, maladies cardiovasculaires compris. Une étude récente a par exemple montré que la présence de nanoplastiques dans les artères carotides augmenterait le risque d’un ensemble d’événements cardiovasculaires graves (infarctus, AVC ou décès), première cause de mortalité cardio-neuro-vasculaire chez la femme en France.
Vers une meilleure cartographie de l’exposition
Du côté de la recherche, un projet retient particulièrement l’attention du Dr Azoulay : l’iChemAtlas, une cartographie de l’exposome chimique interne (3) qui doit prélever des échantillons biologiques (sang, urines) chez plusieurs centaines de femmes, d’hommes et enfants dès l’âge de six ans, pour y rechercher par spectrométrie de masse (4) la présence de contaminants, même à l’état de trace. Ce projet fait suite à l’étude Esteban, menée il y a une dizaine d’années par Santé publique France sur environ 2 500 personnes, qui avait déjà établi un constat marquant : « ils trouvaient les polluants chez tous les individus. Personne n’est épargné. » Autre enjeu soulevé par le Dr Azoulay : l’insuffisance de la surveillance réglementaire. Sur les milliers de PFAS(7) existants – ces « polluants éternels » que l’on retrouve notamment dans les poêles anti-adhésives, les emballages alimentaires ou les textiles imperméables -, seule une vingtaine sont aujourd’hui réglementés et surveillés dans l’eau. « Comment voulez-vous agir scientifiquement et avoir des données fiables si les produits ne sont pas surveillés ? », interroge-t-elle, appelant les décideurs sanitaires et politiques à s’emparer davantage du sujet.
– Santé publique France — Étude PEPS'PE : vers un élargissement de la surveillance des effets sanitaires des perturbateurs endocriniens. www.santepubliquefrance.fr. Consulté le 28 septembre 2026.
– Santé sur le Net — Cancer du sein : évaluer l'impact des causes environnementales. www.sante-sur-le-net.com. Consulté le 28 septembre 2026.
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