Perturbateurs endocriniens : quels effets sur la fertilité et la santé gynécologique ?
Omniprésents dans notre environnement – cosmétiques, alimentation, plastiques -, les perturbateurs endocriniens sont étudiés pour leur rôle possible dans certaines maladies gynécologiques et les troubles de la fertilité. Que sait-on réellement aujourd’hui ? Le Dr Catherine Azoulay fait le point.

Pouvez-vous rappeler ce qu’est un perturbateur endocrinien et comment il agit sur le système hormonal féminin ?
C.Azoulay : Un perturbateur endocrinien, comme son nom l’indique, perturbe le système endocrinien – le système hormonal. En ce qui concerne la santé des femmes, ce sont surtout les hormones féminines qui nous intéressent, au premier rang desquelles les œstrogènes. C’est une substance extérieure qu’on ingère, qui traverse la peau, ou qu’on respire – l’ingestion et le passage cutané étant les deux modes principaux -, et qui va interférer avec l’action ou la fabrication des hormones. Pour agir, les hormones doivent se connecter à un récepteur, en général à la surface des cellules. Le perturbateur endocrinien, lui, mime souvent l’hormone : le récepteur l’accroche quand même, en pensant que c’est l’hormone normale. Derrière, soit il aura une action nulle, soit une action modifiée, et dans de rares cas, une action très forte. La cellule se fait gruger, en quelque sorte, par ce perturbateur.
Que sait-on aujourd’hui du lien entre l’exposition à ces perturbateurs et le SMOP ?
C.Azoulay : On a des preuves indirectes, parce que le mécanisme biochimique est fin, et parce qu’on baigne toutes dans un bain de pollution chimique – cosmétiques, alimentation, etc. C’est très compliqué d’individualiser l’action d’un seul perturbateur : à l’échelon scientifique, il faudrait pouvoir isoler ce produit et rien d’autre, ce qui est impossible chez l’être humain. On compare donc des personnes exposées à des personnes non exposées, ce qui reste imparfait, mais plus on accumule d’études allant dans le même sens, plus cela a de valeur scientifiquement. Concernant le syndrome métabolique ovarien polyendocrinien (SMOP), nouvelle dénomination proposée en 2026 pour le syndrome des ovaires polykystiques (SOPK), plusieurs travaux se sont notamment intéressés au bisphénol A, un perturbateur bien connu utilisé dans les plastiques et la face interne des conserves : ils montrent que les femmes les plus exposées présentent plus fréquemment un SMOP ou des formes plus sévères. Mais le SMOP n’est pas que lié au bisphénol A – il y a des facteurs génétiques, métaboliques, hormonaux. C’est une accumulation d’arguments plutôt qu’une preuve formelle : on observe une corrélation, et on trouve un mécanisme plausible pour l’expliquer – le bisphénol A perturbe justement le métabolisme du sucre et la sensibilité à l’insuline. Et il faut savoir que si l’usage du bisphénol A a été fortement restreint, il a notamment été remplacé par des bisphénols S ou F, de la même famille chimique. Ces substituts font eux aussi l’objet de travaux en raison de leurs propriétés de perturbation endocrinienne, même si les données disponibles restent moins nombreuses que pour le bisphénol A.
Et concernant l’endométriose ?
C.Azoulay : Pour l’endométriose, ce sont surtout les composés organochlorés qui sont les plus étudiés et les plus suspectés – une famille de pesticides et de résidus industriels (dioxines, PCB) que l’on retrouve principalement dans les aliments gras d’origine animale (viande, poisson, produits laitiers, œufs), où ces substances s’accumulent au fil de la chaîne alimentaire. Bien qu’interdits en France depuis plusieurs décennies, les organochlorés restent présents dans les sols et la chaîne alimentaire du fait de leur forte persistance – de l’ordre de plusieurs dizaines d’années pour la majorité d’entre eux. Les PCB, eux, étaient émis par l’industrie avant leur interdiction dans les années 1980 ; aujourd’hui, c’est surtout par l’alimentation qu’on continue d’y être exposé, via cette même accumulation dans la chaîne alimentaire. Mais là encore, l’endométriose n’est pas que liée aux polluants : il y a des facteurs génétiques, et des travaux de plus en plus nombreux pointent aussi des troubles de l’immunité.
On entend parler d’un possible effet transgénérationnel des perturbateurs endocriniens – qu’en est-il ?
C.Azoulay : C’est un point assez vertigineux, en effet. On sait que les perturbateurs endocriniens traversent le placenta : l’imprégnation d’une petite fille peut donc commencer alors qu’elle est encore dans le ventre de sa mère. On observe par exemple de plus en plus d’endométrioses chez l’adolescente, alors qu’on ne les diagnostiquait pas avant à cet âge – mais cette hausse des diagnostics reflète d’abord une meilleure reconnaissance de la maladie, ce qui limite la portée de l’argument. On ne peut donc pas être formel à 100 % : l’hypothèse d’une imprégnation débutée in utero est cohérente, mais très compliquée à démontrer formellement, tant qu’on ne peut pas exclure la part que joue ce simple progrès du diagnostic.
Qu’en est-il du lien avec l’infertilité, féminine comme masculine ?
C.Azoulay : C’est un sujet à part entière. On a des études chez le rongeur qui montrent que certains perturbateurs endocriniens sont toxiques pour les ovocytes – les cellules germinales. C’est une démonstration expérimentale chez l’animal : elle établit une plausibilité du mécanisme, complémentaire des données d’observation chez l’humain pour le SMOP ou l’endométriose – aucune des deux ne suffit seule, mais l’une renforce l’autre. Le concept aujourd’hui, c’est que l’exposition aux facteurs environnementaux devient un facteur d’infertilité de plus en plus reconnu, chez la femme comme chez l’homme – on observe d’ailleurs aussi une baisse des concentrations de spermatozoïdes chez l’homme, une baisse pour laquelle les expositions environnementales (perturbateurs endocriniens, pollution de l’air, métaux lourds, nanoplastiques) figurent parmi les hypothèses explorées.
Concrètement, quelles sont les principales sources d’exposition au quotidien ?
C.Azoulay : Elles sont principalement dans l’alimentation et par voie transcutanée : cosmétiques, produits de nettoyage, insecticides et pesticides domestiques. Et aussi dans l’air qu’on respire à l’intérieur du logement – les parfums d’ambiance, ou même certains revêtements antiadhésifs, qui peuvent libérer des molécules lorsqu’ils sont rayés ou surchauffés. Il y a aussi les peintures et colles, un point de vigilance particulier pendant la grossesse : quand on refait la chambre du bébé, les vernis et colles des meubles neufs libèrent des composés dans l’air pendant plusieurs mois, d’où l’intérêt de faire les travaux très en amont.
Quels gestes concrets recommandez-vous pour limiter son exposition, sans tomber dans l’anxiété ?
C.Azoulay : Éradiquer complètement les perturbateurs endocriniens de sa vie est impossible – ce serait comme vouloir éradiquer les particules fines de l’air qu’on respire. Mais on peut limiter son exposition, et c’est déjà majeur. Pour l’alimentation : éviter les plats surgelés en barquette, privilégier les produits bruts, locaux, de saison, peu transformés, et réchauffer dans du verre ou de la céramique plutôt que dans l’emballage plastique d’origine. Pour les cosmétiques, des applications de scan de composition permettent de vérifier la composition au moment de l’achat. Et surtout : moins de produits. Les perturbateurs endocriniens sont capables d’un « effet cocktail » : pour certains mélanges, l’association de plusieurs substances peut produire des effets supérieurs à la simple addition de chacune. Dans la maison, aérer régulièrement, au moins 10 minutes par jour, reste essentiel pour renouveler l’air intérieur et limiter l’exposition à certains polluants. C’est surtout au moment de la grossesse que ce message passe le mieux – les professionnels de la périnatalité y sont sensibilisés, et les femmes enceintes s’y intéressent davantage pour leur bébé. Mais en dehors de la grossesse, il n’y a jamais eu de grande campagne de santé publique sur le sujet, contrairement au tabac ou à l’activité physique.
Que retenir ?
- On ne peut pas éliminer totalement les perturbateurs endocriniens de son quotidien, mais on peut réduire son exposition, notamment via l’alimentation et les cosmétiques.
- Mieux vaut privilégier moins de produits que beaucoup de produits, pour limiter l’effet cocktail.
- Aérer son logement au moins 10 minutes par jour reste un geste simple et efficace, trop souvent oublié.
Interview du Dr Catherine Azoulay, gynécologue-endocrinologue, spécialiste de la santé environnementale féminine.
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