Femmes et santé : l’angle mort de la médecine
Elles vivent plus longtemps que les hommes. Pourtant, les femmes passent près de vingt ans avec des problèmes de santé majeurs. Derrière ce paradoxe se cachent des biais médicaux encore profondément ancrés.

Elles vivent plus longtemps… mais pas forcément mieux. Derrière l’avantage apparent de l’espérance de vie féminine se cache une réalité beaucoup plus sombre. En vieillissant, de nombreuses femmes se retrouvent avec des problèmes de santé majeurs et une prise en charge médicale encore trop souvent pensée pour les hommes. À l’heure de la Journée internationale des droits des femmes ce 8 mars, le constat est sans appel : la longévité ne suffit pas. Encore faut-il être bien soignée.
En France, les femmes vivent en moyenne un peu plus de 85 ans, contre un peu plus de 79 ans pour les hommes. Un chiffre qui pourrait laisser croire à un privilège. Mais, comme le rappelle le 26 février, l’historienne Muriel Salle sur France Inter, « ce résultat n’est pas si important qu’on voudrait bien le croire ». L’essentiel se joue ailleurs. « L’espérance de vie en bonne santé des femmes s’arrête à un peu plus de 65 ans ». Un constat partagé par la Pr Martine Gilard, cardiologue, membre du conseil d’administration de la Fondation Cœur et Recherche. « Les femmes ont une espérance de vie plus élevée que les hommes mais leur qualité de vie est dégradée sur les 20 dernières années de leur vie ».
Une médecine longtemps pensée pour les hommes
Pour comprendre cette situation, il faut remonter plusieurs décennies en arrière. Pendant longtemps, la recherche médicale s’est construite sans la population féminine. « À partir des années 1960, les femmes n’étaient pas incluses dans les études pour des recherches de nouveaux médicaments », rappelle Pre Martine Gilard.
Cette exclusion trouve son origine dans un scandale sanitaire : celui d’un antinauséeux qui a provoqué des malformations chez des bébés. Ainsi depuis, par précaution, lorsque les laboratoires doivent inclure une femme non ménopausée dans les études médicamenteuses, ils sont censés réaliser un contrôle mensuel de grossesse. Résultat : la majorité des traitements sont testés sur des hommes. « Il faudrait réaliser soit des études spécifiques aux femmes, soit établir des quotas de façon à obtenir un résultat valable pour les deux sexes. »
Le biais commence très tôt dans la recherche. « Même lors de la phase 1 de l’essai clinique, les animaux choisis sont des mâles », souligne l’experte. Une situation qui n’est pas sans conséquence. « On s’aperçoit aujourd’hui que les femmes arrêtent plus facilement les médicaments que les hommes à cause des effets indésirables qui sont plus importants. »
Depuis quelques années, la situation évolue lentement. L’inclusion du sexe féminin dans les recherches scientifiques a progressé. Elle concernait un gros quart des études en 2009 et environ la moitié en 2019, mais seulement 38 % en cardiologie. Le chemin reste long. Moins de 50 % de ces travaux analysent réellement leurs résultats selon le sexe, ce qui limite fortement leur utilité.
L’infarctus, une maladie aussi féminine
Ces biais ont des conséquences très concrètes dans la prise en charge médicale. Les maladies cardiovasculaires en sont l’exemple le plus frappant. Longtemps considérées comme des maladies d’hommes, elles touchent pourtant massivement les deux sexes. « En France, on a 74 000 femmes qui meurent chaque année de maladies cardiovasculaires contre 65 000 hommes », rappelle la cardiologue.
L’idée que les femmes seraient protégées par leurs hormones reste profondément ancrée. « Il est vrai que, avant la ménopause, les hormones offrent une protection partielle contre les maladies cardiovasculaires », explique Martine Gilard. Mais cela ne garantit en rien une protection totale. « Lorsqu’un infarctus du myocarde survient, l’inconscient collectif a tendance à écarter d’emblée ce diagnostic. On pense que cela ne peut pas être un infarctus, puisque la patiente est censée être protégée par ses hormones. Ce qui est faux. Résultat : la prise en charge est retardée. »
Autre idée reçue : les symptômes « atypiques » comme la douleur dans le cou ou encore le dos. « Ces signes comptent une infime minorité de patientes. Environ 80 % ressentent des douleurs dans la poitrine. Chez les moins de 55 ans, c’est même 90 % », insiste l’experte. « Il faut arrêter de dire que l’infarctus du myocarde ne donne pas de douleurs dans la poitrine chez les femmes. »
Le problème tient aussi à la façon dont les patientes expriment leurs symptômes. « La femme a l’habitude depuis qu’elle est petite de ressentir des douleurs. Résultat : pour elle cette sensation est normale et elle peut avoir tendance à ne pas la décrire en premier lieu », observe Pr Martine Gilard.
Des risques spécifiques encore mal connus
Les femmes sont également plus sensibles à certains facteurs de risque. « Pour un facteur classique tel que l’obésité ou le diabète, elles vont être plus vulnérables que les hommes », explique la cardiologue. Mais il existe aussi des facteurs qui leur sont propres : hypertension pendant la grossesse, diabète gestationnel, ménopause précoce ou encore syndrome des ovaires polykystiques, qui multiplie par trois le risque de maladie cardiovasculaire.
Le nombre d’infarctus chez les femmes jeunes a augmenté de 25 % ces dernières années, sans que les causes soient clairement identifiées. « Il faut de l’argent pour réaliser des études », rappelle l’experte. Certaines pistes sont évoquées, notamment l’augmentation du tabagisme ou du surpoids.
Quand les inégalités sociales aggravent les inégalités de santé
À ces inégalités médicales s’ajoutent des inégalités économiques bien réelles. Les femmes abordent souvent la maladie avec moins de ressources financières. L’écart de retraite entre les deux sexes atteint encore environ 40 %, ce qui fragilise leur accès aux soins à mesure que l’âge avance.
Dans certains territoires, les déserts médicaux, les difficultés de transport ou encore les délais pour obtenir un rendez-vous deviennent autant d’obstacles supplémentaires. Lorsque la médecine classique ne parvient pas à apporter de réponse, certaines patientes se tournent vers des soins alternatifs, souvent non remboursés.
Une prise de conscience qui commence
Face à ces constats, les initiatives se multiplient pour mieux informer les professionnels de santé. « Une fiche a été réalisée pour alerter les médecins généralistes, les gynécologues, les infirmiers ou encore les sages-femmes », explique une spécialiste. « On décrit les symptômes et on donne les facteurs de risque classiques et spécifiques. » Des affiches doivent aussi être diffusées dans les cabinets médicaux pour sensibiliser davantage. « La prise de conscience progresse de la part des journalistes et du grand public. Il faut que le message passe », souligne l’experte.
Le défi est désormais clair : sortir d’une médecine construite sur un modèle masculin. « La femme n’a pas que des maladies liées à son sexe. Elle a aussi des maladies communes à l’être humain. »
– Pourquoi les femmes sont-elles moins bien soignées ?. www.radiofrance.fr. Consulté le .
– Les femmes dans l'angle mort. www.quechoisir.org. Consulté le 04 mars 2026.
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