« Vous n’êtes pas fragiles » : la science explique la douleur chronique des femmes

Par |Publié le : 23 février 2026|Dernière mise à jour : 23 février 2026|4 min de lecture|

Une étude publiée dans Science Immunology révèle une base biologique aux douleurs chroniques féminines. En cause : des cellules immunitaires moins actives que chez les hommes.

Douleurs chroniques

Pourquoi les femmes souffrent-elles plus longtemps de douleurs chroniques que les hommes ? La question, longtemps reléguée à des explications psychologiques ou culturelles, trouve aujourd’hui un début de réponse biologique. Une étude publiée le 20 février dans la revue Science Immunology met en cause… le système immunitaire.

Des chercheurs de l’Université d’État du Michigan, dirigés par le professeur de physiologie Geoffroy Laumet, se sont penchés sur des cellules immunitaires appelées monocytes, un type de globules blancs. Leur découverte : une sous-catégorie de ces cellules produit une molécule (l’interleukine-10), capable d’« éteindre » les neurones responsables de la douleur.

« La différence de perception de la douleur entre les hommes et les femmes a une base biologique », affirme dans un communiqué de presse le Pr Geoffroy Laumet. « Ce n’est pas psychologique, et vous n’êtes pas fragiles. C’est lié à votre système immunitaire. » Un message fort, qui bouscule des décennies d’idées reçues. Mais encore faut-il comprendre de quelle douleur parle-t-on. Car toutes ne se ressemblent pas.

Une douleur qui ne “s’éteint” pas

Il en existe deux types : aiguë et chronique. La première survient lorsque des neurones sensoriels sont activés par une stimulation, un choc, une chute, une blessure. En temps normal, elle se calme une fois la lésion réparée. « Elle est vitale pour la survie de l’espèce humaine. Elle est vive, réversible et facile à prendre en charge », explique le Dr Mathieu Bobet, médecin anesthésiste spécialisé dans la prise en charge de la douleur chronique.

La seconde est, quant à elle, plus sournoise et difficile à traiter. « On parle de douleur chronique lorsqu’elle dure plus de 3 à 6 mois. Cette souffrance reste lorsque la cause principale a disparu. Elle est inutile et ne joue plus son rôle d’alarme. Ce type de douleur est considéré comme une maladie qui doit être prise en charge », ajoute le spécialiste.

Aujourd’hui encore, les médecins évaluent la douleur sur une échelle de 1 à 10. Un outil imparfait. Les statistiques montrent que les femmes déclarent plus souvent des douleurs persistantes que les hommes. Cette différence a longtemps été interprétée comme un biais de perception. Les travaux de l’équipe américaine racontent une autre histoire.

En analysant des souris mâles et femelles, puis des patients humains ayant subi un traumatisme (comme un accident de la route), les chercheurs constatent que les hommes présentent des taux plus élevés de monocytes producteurs d’IL-10. Résultat : leur douleur diminue plus rapidement. Chez les femmes, en revanche, ces cellules sont moins actives. La douleur persiste plus longtemps et la convalescence est plus lente.

Le rôle clé de la testostérone

Pourquoi cette différence ? L’hormone sexuelle masculine, la testostérone, semble jouer un rôle déterminant. « Elle favorise la production, par ces globules blancs, de la molécule qui calme les neurones », explique Geoffroy Laumet.

Chez les souris mâles, la présence de testostérone stimule clairement cette réponse immunitaire protectrice. Lorsque les chercheurs bloquent les hormones sexuelles mâles, l’effet s’inverse. « Cette étude montre que la résolution de la douleur n’est pas un processus passif », souligne le chercheur. « C’est un processus actif, piloté par le système immunitaire. » Autrement dit, la disparition de la douleur ne se fait pas toute seule : elle dépend d’un dialogue précis entre cellules immunitaires et neurones.

Une “lacune importante” comblée

Les chercheurs ont reproduit leurs observations à travers au moins cinq types de tests chez la souris. À chaque fois, les résultats sont identiques. Idem avec l’équipe de l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill, qui confirme le phénomène chez des patients humains.

Pour Elora Midavaine, spécialiste de la douleur chronique à l’Université de Californie, cette découverte comble « une lacune importante » dans la compréhension des différences entre les sexes. « Si les différences entre les sexes en matière de douleur sont bien documentées, rappelle-t-elle à l’AFP, les mécanismes sous-jacents restent encore largement mal compris. »

Longtemps, la douleur des femmes a été minimisée, considérée comme « émotionnelle » plutôt que biologique. Ces travaux viennent bousculer ce préjugé. « Il existe des raisons biologiques réelles pour lesquelles les femmes souffrent de douleurs prolongées », insiste Geoffroy Laumet. Et si les causes sont probablement multiples, l’action de ces globules blancs constitue une piste solide.

Vers de nouveaux traitements ?

L’espoir est désormais de pouvoir stimuler ces monocytes afin qu’ils produisent davantage d’IL-10, et ainsi favoriser une résolution plus rapide de la douleur. L’objectif : développer des thérapies non opioïdes capables d’agir en amont, avant que la douleur ne devienne chronique.

« Les futurs chercheurs pourront s’appuyer sur ces travaux », estime Geoffroy Laumet. « Cela ouvre de nouvelles perspectives pour des thérapies non opioïdes visant à prévenir la douleur chronique avant qu’elle ne s’installe. » De quoi transformer la manière dont on comprend, et surtout dont on prend au sérieux, la douleur des femmes.

Sources
– Why chronic pain lasts longer in women: Immune cells offer clues. www.eurekalert.org. Consulté le 20 février 2026.
– Monocyte-derived IL-10 drives sex differences in pain duration. www.science.org. Consulté le 20 février 2026.

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Elodie Vaz
Elodie Vaz
Journaliste en santé, diplômée du CFPJ en 2023, Élodie, explore les empreintes que les maladies laissent sur les corps et, plus largement sur la vie humaine. Infirmière diplômée d’État en 2010, elle a passé douze ans au chevet des patients avant de troquer son stéthoscope contre un carnet de notes. Elle interroge depuis les liens qui unissent environnement et santé, convaincue que la vitalité du vivant ne se résume pas à celle des Hommes. Carte de presse numéro 143067