Ennui de l’enfant : pourquoi il est essentiel à son développement ?
Selon une enquête Ifop pour la Fondation de l’Enfance, 66 % des parents d’enfants âgés de 8 à 15 ans utilisent les écrans pour les occuper quand ils font autre chose. Pourtant, l’ennui joue un rôle essentiel dans leur construction.

Tablettes, téléphones, ordinateurs… Depuis plusieurs années, les écrans se sont imposés comme la solution miracle contre l’ennui des enfants. À la maison, ils occupent les temps morts, comblent les journées pluvieuses et s’invitent dans les files d’attente. Selon une enquête Ifop publiée le 16 février pour la Fondation de l’enfance, 71 % des parents d’enfants âgés de 8 à 15 ans leur proposent un outil numérique « souvent ou de temps en temps » pour s’occuper quand la météo ne permet pas de sortir ou en l’absence d’autres activités disponibles.
Une habitude loin d’être anodine. Car derrière cette facilité apparente se cachent des conséquences sur le développement des enfants. Pour Johanna Rosenblum, psychologue clinicienne et auteure, l’ennui est au contraire un allié indispensable pour bien grandir. Il devrait même être privilégié.
L’ennui, une “perte de temps” mal comprise
Dans notre société, l’ennui traîne une mauvaise réputation. « Il est perçu par les parents comme une perte de temps, qu’ils associent à une perte de chance », explique Johanna Rosenblum. S’ennuyer, c’est se retrouver seul face à soi-même, face à ses pensées les plus profondes. « Un enfant qui ne tolère pas la solitude et l’ennui va le vivre comme un abandon, comme un vide abyssal, plutôt que comme un espace de liberté », ajoute-t-elle.
Pour éviter ce « vide », les parents dégainent des jeux en ligne quand le temps est gris, des dessins animés pendant les moments calmes, ou des vidéos en continu sur les réseaux sociaux dans la queue au supermarché ou dans les transports en commun. À ces occupations s’ajoutent les heures d’école et les activités extrascolaires. Résultat : sur 24 heures, chaque minute semble planifiée. Plus aucune place pour la rêverie ni pour l’imaginaire.
Écrans et développement : un risque pour l’enfant
Face à un écran, l’enfant devient passif. « Le cerveau ne fait plus son travail de libre arbitre et d’esprit critique. Il ne fait que gober des informations qui lui sont indigestes, voire mal comprises », alerte la spécialiste.
L’exposition répétée aux écrans active le circuit de la récompense du cerveau. À terme, l’enfant devient moins capable de réguler ses émotions et sa frustration. Les professionnels de santé évoquent un véritable danger lorsque les écrans s’installent dans le quotidien sans contrôle réel.
Les contenus proposés peuvent dépasser leur âge, leur maturité ou leur capacité de compréhension. « Le risque, c’est de le pousser vers des choses qu’il ne peut pas assimiler, voire qui peuvent le traumatiser d’un point de vue psychologique », souligne Johanna Rosenblum.
Pourquoi l’ennui est essentiel pour bien grandir
En remplissant l’emploi du temps à la minute près, on prive petits et adolescents d’un espace fondamental : le temps. Du temps pour rêver, imaginer, explorer. « L’enfant, pour se développer, a besoin aussi de zones de paix et de calme qui lui permettent d’être créatif, d’élaborer des choses, de rater, de faire des essais sans associer son exploration à une quelconque performance ou note. Il se laisse aller et il s’autorise l’échec », souligne Johanna Rosenblum.
Des travaux scientifiques confirment ces observations. Une étude publiée en 2013 a démontré que s’ennuyer active le système nerveux autonome afin de préparer la recherche d’alternatives. Ce mécanisme favorise la consolidation des apprentissages et renforce la mémoire à long terme. Une autre, publiée un an plus tard, montre qu’en s’ennuyant, les enfants s’immergent dans des scénarios qu’ils créent eux-mêmes, explorant ainsi des idées originales qu’ils n’auraient pas développées autrement.
Pour Joëlle Sicamois, directrice de la Fondation pour l’Enfance, « il faut qu’on s’interroge sociétalement : comment se fait-il qu’il n’y ait pas d’alternative à ces écrans et ce, dès le plus jeune âge ? » Elle rappelle auprès de l’AFP que « les enfants ont besoin de temps où ils n’ont rien à faire et où on ne leur propose rien. C’est essentiel de dire aux parents : “c’est normal que vos enfants ne soient pas occupés 24 h sur 24”. Ça ne va pas leur enlever des chances plus tard. Il faut laisser de la place à l’ennui ».
Un constat partagé par la Haute-commissaire à l’Enfance Sarah El Haïry, qui alerte sur un « usage palliatif » des écrans par les plus jeunes, par « facilité ou obligation ». « On les donne parfois pour calmer un enfant parce que plus personne autour ne supporte qu’il joue ou qu’il parle », pour éviter un trajet de train « avec un regard désapprobateur pas très agréable », a-t-elle déclaré, appelant à créer « les conditions d’une société plus bienveillante ».
Transformer l’ennui en temps pour soi
Alors, comment apprivoiser l’ennui de ces petits bambins ? Pour Johanna Rosenblum, il faut d’abord rassurer les parents : l’ennui n’est pas une maladie. « C’est porteur d’espoir, de créativité, d’imaginaire, de rêve, d’invention, d’inventivité. Ils ont plus à offrir à leurs enfants en leur apprenant à transformer ce temps en quelque chose de beau plutôt qu’en l’anesthésiant en le mettant devant un écran pour le calmer. »
Et si le premier pas consistait à montrer l’exemple ? Remplacer le mot ennui par temps pour soi, accepter de ralentir. Écouter de la musique, ouvrir la fenêtre et regarder le ciel, essayer de s’entendre, de s’écouter, plutôt que de se remplir en permanence d’activités. Car pour bien grandir, les enfants ont peut-être simplement besoin d’apprendre… à ne rien faire.
– Les écrans comme solution de facilité pour tromper l’ennui des enfants. www.lefigaro.fr. Consulté le 20 février 2026.
– Does Being Bored Make Us More Creative?. www.tandfonline.com. Consulté le 20 février 2026.
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