Paludisme : le moustique vecteur devient résistant aux insecticides en Amérique du Sud
Le paludisme reste l’une des maladies infectieuses les plus meurtrières au monde. En Amérique du Sud, des centaines de milliers de personnes en tombent malades chaque année. Une étude publiée en mars 2026 révèle qu’Anopheles darlingi, moustique principal vecteur du paludisme sur le continent, développe une résistance aux insecticides. Pourquoi ce moustique devient-il plus difficile à éliminer ? Quelles en sont les causes ? Quelles conséquences pour les populations locales et à l’échelle mondiale ?

Un moustique qui s’adapte : des insecticides qui perdent en efficacité
Depuis des décennies, la lutte contre le paludisme repose en grande partie sur l’élimination du moustique vecteur. Moustiquaires imprégnées, pulvérisations d’insecticides, traitements des points d’eau : ces stratégies ont permis de réduire significativement la mortalité dans de nombreuses régions du monde.
En analysant le patrimoine génétique de plus de 1 000 moustiques prélevés dans six pays d’Amérique du Sud, des chercheurs de la Harvard T.H. Chan School of Public Health ont détecté des mutations permettant au moustique, Anopheles darlingi,de mieux résister aux insecticides.
Bien que ce phénomène soit bien connu chez les moustiques africains, après des décennies de campagnes intensives de pulvérisation d’insecticides pour lutter contre le paludisme, Anopheles darlingi n’a jamais été la cible de tels programmes. Cette résistance n’était donc pas attendue.
En 2024, selon l’OMS recensait :
282 millions de cas dans le monde, soit 9 millions de plus qu’en 2023 ;
610 000 décès, dont 95 % en Afrique, principalement chez les enfants de moins de cinq ans ;
plus de 600 000 cas annuels en Amérique du Sud, concentrés au Brésil, en Colombie et au Venezuela.
Si les insecticides deviennent moins actifs contre Anopheles darlingi, les outils de prévention actuels, comme les moustiquaires imprégnées et les pulvérisations, pourraient voir leur efficacité diminuer. Ce qui représente un risque des millions de personnes.
Les pesticides agricoles : cause probable de la résistance aux insecticides des moustiques
Alors, comment expliquer cette résistance ? Selon les chercheurs, elle serait probablement liée aux pesticides agricoles plutôt qu’aux produits utilisés pour lutter contre les moustiques vecteurs.
L’agriculture intensive en Amérique du Sud utilise massivement des produits chimiques. Les moustiques qui vivent à proximité des zones cultivées y sont exposés en permanence. Au fil des générations, ceux qui survivent mieux à ces substances se reproduisent davantage et transmettent cette tolérance à leur descendance. C’est exactement le même mécanisme qui rend certaines bactéries résistantes aux antibiotiques. Le problème est que cette résistance aux pesticides agricoles peut aussi rendre le moustique moins sensible aux insecticides utilisés en santé publique. Les deux familles de produits partagent des modes d’action proches. Un moustique qui survit dans un champ traité aux pesticides a donc plus de chances de survivre également sous une moustiquaire imprégnée.
Moustiques résistants aux insecticides : des conséquences mondiales à anticiper
L’étude révèle également que les populations d’Anopheles darlingi varient fortement d’un pays à l’autre. Les moustiques du Brésil ne ressemblent pas génétiquement à ceux du Venezuela ou de Guyane. Une moustiquaire imprégnée ou un insecticide efficace dans une région peut se révéler beaucoup moins utile dans une autre. Les programmes de lutte devront donc être pensés et adaptés pays par pays, en tenant compte des caractéristiques locales de chaque population de moustiques. Une approche uniforme à l’échelle du continent ne suffira plus. Le risque dépasse par ailleurs les frontières de l’Amérique du Sud. Selon les chercheurs, des souches résistantes pourraient se propager ailleurs dans le monde. La résistance aux insecticides est déjà l’un des principaux obstacles à l’éradication du paludisme en Afrique. La voir progresser simultanément sur un second continent compliquerait encore davantage une situation déjà fragile. Une surveillance des résistancesdes moustiques aux insecticides, en Amérique du Sud comme à l’échelle mondiale, devient dès lors indispensable pour adapter les stratégies de prévention.
Alors que le paludisme avait fortement reculé entre 2000 et 2015, de nouveaux défis apparaissent dans la lutte contre cette maladie. En développant une résistance aux insecticides sous l’effet inattendu des pesticides agricoles, Anopheles darlingi oblige les autorités sanitaires à repenser leurs stratégies de fond en comble. Les prochaines années seront déterminantes pour mesurer l’ampleur de cette résistance et adapter les outils de prévention.
– Population genomics of Anopheles darlingi, the principal South American malaria vector mosquito. www.science.org. Consulté le 10 avril 2026.
– Malaria-transmitting mosquitoes in South America evolving to evade insecticides. hsph.harvard.edu. Consulté le 10 avril 2026.
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