Santé : la contre-attaque s’organise face à la déferlante des infox avec le Pr David Smadja
Vidéos truquées, rumeurs virales, discours anti-science… La désinformation bouleverse le rapport à la médecine. Médecins et chercheurs sont appelés à reprendre la parole pour enrayer la défiance.

Vaccins dangereux, faux remèdes miracles, vidéos truquées… Sur les réseaux sociaux, la désinformation en santé gagne du terrain à une vitesse préoccupante. Face à ce phénomène, le Pr David Smadja, Chef de service d’hématologie à l’HEGP, appelle à une mobilisation urgente des soignants, des chercheurs et des institutions pour rétablir la confiance et défendre la parole scientifique.
“La désinformation est globale. Elle était déjà présente avant la pandémie mais l’arrivée du Covid-19 l’a amplifiée”, alerte-t-il. La crise sanitaire a en effet servi d’accélérateur, notamment autour des vaccins, devenus une cible privilégiée des contenus trompeurs. “La vaccination a été sous le feu des projecteurs sur les réseaux sociaux.”
Mais le phénomène ne s’arrête pas là. Désormais, il touche l’ensemble des domaines scientifiques. “Les fausses informations dépassent le domaine de la santé pour s’immiscer dans la science environnementale. On voit tout et n’importe quoi sur des produits toxiques, il y a beaucoup de faux qui circulent.” Plus inquiétant encore, l’intelligence artificielle facilite la manipulation. “Une chaîne YouTube a diffusé des séquences générées par l’IA usurpant l’identité du Professeur Serge Hercberg – le fondateur du Nutri Score – en lui prêtant des propos farfelus.”
L’économie du clic, moteur des dérives
Pourquoi ces contenus rencontrent-ils un tel succès ? Pour le médecin, la réponse tient au fonctionnement même des plateformes. “Le modèle économique de ces plateformes c’est l’émotion et le clic.” Les contenus les plus polarisants sont favorisés par les algorithmes. “Il y a beaucoup de complotistes […] et ça fait plus de clic.” Résultat : “Le modèle économique des plateformes met en avant les vidéos anti-système.”
Les répercussions sont loin d’être virtuelles. Elles se traduisent concrètement dans les comportements de santé. “Les conséquences sont énormes”, insiste-t-il. En France, la vaccination contre le papillomavirus reste insuffisante, malgré ses bénéfices démontrés contre certains cancers. Aux États-Unis, la résurgence de maladies comme la rougeole illustre également les effets d’une défiance alimentée par les fausses informations.
Des soignants encore insuffisamment préparés
Ce climat de doute s’inscrit dans une crise plus large de confiance envers les institutions, les médias et la science, déjà fragilisée par la pandémie. Le manque de compréhension des informations scientifiques et des règles strictes qui encadrent la recherche alimente les croyances. Des idées non validées peuvent alors être perçues comme des vérités, surtout lorsqu’elles circulent massivement sur des plateformes où l’émotion prime sur la rigueur.
Face à cette situation, les professionnels de santé apparaissent en première ligne. Pourtant, sont-ils suffisamment préparés ? “Je ne crois pas”, reconnaît le Pr Smadja. “On est rentré dans un nouveau monde où tout le monde a accès à plus d’informations.” Les scientifiques et tous les professionnels de santé doivent désormais répondre à des patients exposés en permanence à des contenus parfois trompeurs. “Il faut être armé pour lutter contre ces fausses informations. C’est un nouveau pan du métier.”
Cela implique aussi un changement de posture. Les scientifiques doivent sortir de leurs laboratoires pour investir les réseaux sociaux. “Toutes les personnes qui créent de la donnée médicale et scientifique doivent avoir comme fonction de promouvoir la science au grand public et de la vulgariser.” Un enjeu de transparence et de pédagogie : “On doit rendre des comptes et expliquer ce qu’on fait pour redonner confiance.”
La régulation des plateformes, souvent évoquée, ne constitue pas une solution miracle. Si le cadre européen existe déjà, avec le règlement sur les services numériques, son efficacité reste limitée. “Les plateformes ne jouent pas le jeu”, constate-t-il. Mais il met en garde contre une réponse uniquement répressive : “Je ne suis pas convaincu que la sanction soit efficace. Elle ne fera qu’augmenter la défiance.”
Informer, éduquer, riposter : les pistes pour agir
Pour lui, la réponse doit être avant tout éducative et collective. Cela passe par une meilleure communication institutionnelle, mais aussi par une présence renforcée des acteurs publics en ligne. “Les instituts de recherche, le gouvernement, les hôpitaux doivent créer des comptes sur les réseaux sociaux de riposte avec des informations sérieuses.” L’objectif : occuper le terrain face aux contenus trompeurs. “Il faut des vrais comptes pour promouvoir la recherche académique, la science et la santé publique.”
Au-delà des professionnels, c’est toute la société qui est concernée. L’éducation aux médias et à l’information apparaît comme un levier essentiel pour développer l’esprit critique, dès le plus jeune âge. Dans un environnement saturé de contenus, savoir distinguer une information fiable d’une croyance devient une compétence fondamentale.
À l’heure où les “deepfakes” et l’intelligence artificielle amplifient encore la circulation de faux contenus, l’enjeu dépasse la seule santé publique. Il touche au fonctionnement même de nos démocraties. Pour le Pr Smadja, une chose est claire : sans réaction collective, la désinformation continuera de prospérer, au détriment de la science… et des patients.
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