Journée mondiale de l’accessibilité : pourquoi les commerces restent-ils inaccessibles en 2026 ?
Vingt ans après la loi handicap, des millions de Français renoncent encore à entrer dans certains établissements. Entre retards, dérogations et manque de contrôles, l’inclusion patine.

Le paradoxe saute aux yeux. Le 30 avril, la Journée mondiale de l’accessibilité célèbre l’inclusion, l’autonomie et la participation de tous. Mais, dans les faits, en France, il suffit encore de quelques centimètres de béton pour barrer l’entrée d’un commerce, d’un cabinet médical ou d’un restaurant.
Vingt ans après la loi du 11 février 2005 sur le handicap, qui imposait la mise en accessibilité des établissements recevant du public (ERP), le compte n’y est toujours pas. Officiellement, seuls 50 % de ces établissements seraient conformes. Près de 900 000 restent hors normes. Et le chiffre réel pourrait être bien pire.
Des commerçants souvent laissés seuls face aux travaux
« Il y a 50 % de lieux qui accueillent du public qui sont dits inaccessibles, mais dans les 50 % qui pensent être disponibles, il y en a 50 % qui ne le sont pas », affirme Mickael Cohen, spécialiste de l’accessibilité pour DOMetVIE Access Pro, organisme qui accompagne les professionnels dans l’adaptation et la mise en accessibilité de leurs locaux. « Ce qui fait deux tiers des commerces. »
Derrière ces chiffres, une exclusion silencieuse. Une porte trop étroite. Une marche. Un comptoir trop haut. Une sonnette absente. Autant d’obstacles qui, chaque jour, empêchent des millions de Français d’entrer dans un lieu ouvert au public. «Il m’arrive souvent de vérifier sur google map si le lieu ou je dois me rendre est accessible avant de quitter mon domicile. Si je vois que c’est trop compliqué, je change mes plans », témoigne Claire en situation de handicap.
Car le sujet dépasse largement le handicap. « En France, il y a 12 millions de personnes avec un handicap. Si on rajoute les poussettes, les femmes enceintes, les personnes âgées, on passe à 20 millions de personnes qui se trouvent avec des difficultés à se déplacer. C’est un Français sur trois », rappelle Mickael Cohen.
Six millions de Français contraints de renoncer
Selon les associations, entre 30 % et 50 % des personnes concernées renonceraient à entrer dans un lieu inaccessible. Soit environ 6 millions de personnes. Pour les commerçants, cela représente « une perte de 10 à 20 % de clientèle potentielle ».
Alors pourquoi un tel retard ? D’abord, parce que la loi s’est diluée dans le temps. Les agendas d’accessibilité programmée (Ad’AP), mis en place pour permettre aux établissements de planifier leurs travaux, ont aussi repoussé l’échéance. « L’Ad’AP est un dispositif qui a permis de décaler les travaux. Le Covid est arrivé et du coup le sujet a été mis de côté », résume l’expert.
Ensuite, parce que les commerçants eux-mêmes sont souvent démunis. « Il y a un manque d’information. Les commerçants ne sont pas informés. Le sujet n’est pas poussé par l’État. Il y a la problématique du budget et la complexité administrative », explique Mickael Cohen. Documents jugés trop anciens, procédures difficiles à comprendre, absence d’accompagnement : « Les commerçants sont perdus. »
À cela s’ajoute un autre frein majeur : l’absence de contrôle. « La principale cause, c’est qu’il n’y a pas suffisamment d’informations sur le déroulé des travaux et pas de sanction ni de contrôle. » Pendant des années, les contrôles ont été rares et les sanctions limitées. « Depuis les JO, on a l’impression que c’est tombé comme un cheveu sur la soupe », glisse-t-il, comme si le sujet n’avait été remis à l’agenda qu’à l’approche des grands événements.
La responsabilité, elle, se dilue entre plusieurs acteurs. Juridiquement, les obligations pèsent sur les exploitants et propriétaires. Mais pour Mickael Cohen, « ce sont les mairies et les préfectures qui portent la responsabilité. Ce sont les autorités administratives qui obligent ».
Quand l’accessibilité dépend du code postal
Les préfectures peuvent accorder des dérogations, devenues fréquentes, selon trois critères : l’impossibilité technique, les contraintes patrimoniales — notamment dans des quartiers historiques comme le Marais à Paris — ou une « disproportion manifeste » entre le coût des travaux et le bénéfice attendu.
Résultat : d’une ville à l’autre, la réalité change du tout au tout. « C’est une volonté politique et d’organisation », estime Mickael Cohen. « Certaines mairies ont pris le sujet à bras-le-corps. Les élus sont présents auprès des commerçants, il y a une vraie communication entre eux. Il y a aussi de vrais projets d’urbanisme. »
Ailleurs, les projets s’enlisent. « Dans les villes qui ne sont pas encore dans les clous, les projets sont souvent repoussés. Les commerçants ne sont pas pris par la main. »
Pour tenter de combler ce vide, des entreprises spécialisées se sont développées pour accompagner les professionnels, en réalisant diagnostics, devis et suivi des travaux. Une réponse pragmatique face à un terrain où beaucoup naviguent à vue.
Au-delà des normes, un enjeu de société
Mais pour l’expert, l’enjeu dépasse de loin la simple mise aux normes. « L’accessibilité, ce n’est pas un sujet réglementaire, c’est un sujet de société. »
Et peut-être faudrait-il commencer par regarder autrement cette fameuse marche à l’entrée d’un commerce : non comme un détail architectural, mais comme le symbole concret d’une société qui, en 2026, continue encore d’exclure sans bruit.
– DOMetVIE Access Pro. www.dometvie-access-pro.fr. Consulté le 28 avril 2026.
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