D’où viennent les croyances aberrantes ?

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Rédigé par Alexia F. et publié le 2 février 2022

Dans un contexte de grande incertitude, il nous arrive de croire dur comme fer en des choses qui n’ont aucun sens logique. La science apporte un nouvel éclairage sur ce phénomène déstabilisant. Parue dans Nature Communications, une étude menée de concert par des médecins et des chercheurs de l’Hôpital Sainte-Anne, l’Université de Paris et l’École Normale Supérieure a mis en avant le rôle d’un récepteur synaptique spécifique dans l’émergence de croyances aberrantes. En effet, le blocage de ce récepteur induirait des décisions prématurées et aberrantes ainsi que des symptômes ressemblant à ceux rapportés dans les stades précoces de psychose.

récepteurs NMDA

Répondre à l’incertitude coûte que coûte

Lorsque les signaux qui nous parviennent du monde extérieur sont imprévisibles et incertains, nous devons faire appel à l’inférence cognitive. Nous faisons des inférences tous les jours sans nous en rendre compte. Il s’agit de suppositions que nous faisons sur le monde qui nous entoure. Elles sont déduites à partir de nos observations et de nos connaissances.

Prenons pour exemple une scène de la vie quotidienne. Vous êtes en télétravail et votre partenaire également. Vous êtes dans deux pièces séparées, donc vous ne le voyez pas et ne l’entendez pas, la plupart du temps. Subitement, nous entendez la porte d’entrée s’ouvrir et claquer. Vous n’avez rien vu, votre seule observation est la stimulation sonore de la porte qui s’ouvre et se ferme. Votre cerveau se met alors en alerte : qui est sorti (ou entré) et pour quoi ? Etant donné que vous savez que vous êtes seul avec votre partenaire dans la maison et que vous n’attendez a priori personne, le plus probable est qu’il qui soit sorti. Puis, vous vous rappelez qu’un livreur devait passer aujourd’hui déposer un colis. Alors, le scenario sélectionné par votre cerveau, car le plus probable à la vue de vos observations et de vos connaissances, est celui de votre partenaire parti récupérer le colis. Il s’agit de votre inférence et, comme tout calcul probabiliste, elle comprend une part de risque. Un scenario totalement différent aurait pu se produire. Par exemple, votre partenaire pourrait sortir subitement suite à un appel urgent et n’a pas le temps de vous prévenir, ou une personne qui a un double de vos clefs viendrait vous rendre une visite impromptue.

Les récepteurs NMDA sont impliqués

Lorsque nos observations sont incertaines et que nos connaissances sont fragiles, notre capacité à inférer est grandement altérée et cela induit des croyances aberrantes. Pour étudier ce phénomène, les chercheurs se sont intéressés au rôle du récepteur synaptique appelé NMDA (N-méthyl-D-aspartate).

A savoir : Les synapses sont les points de contact entre deux neurones. Elles permettent la transmission d’information entre deux neurones. Cette transmission d’information passe par la libération de molécules, appelées neurotransmetteurs, par le neurone en amont de la synapse à destination du neurone en aval de la synapse. Le neurone en aval possède des récepteurs pour ces neurotransmetteurs, appelés récepteurs synaptiques.

Les auteurs ont choisi ce récepteur en particulier car des études menées sur des modèles de circuits neuronaux ont montré que son dysfonctionnement perturbe l’intégration d’observations bruitées, non fiables. De plus, des travaux utilisant des modèles animaux ont montré qu’en inactivant spécifiquement les récepteurs NMDA les animaux prenaient des décisions en se basant sur un faible nombre d’informations ; on parle alors d’une décision prématurée. Il restait à savoir si les récepteurs NMDA remplissaient également ce rôle chez l’homme.

Pour comprendre si une perturbation de l’activité des récepteurs NMDA entraîne l’apparition de croyances aberrantes, les chercheurs ont demandé à un groupe de volontaires sains de réaliser un exercice demandant de prendre des décisions en se basant sur des informations visuelles incertaines. En parallèle, une très faible dose de kétamine leur été administrée en intraveineuse. La kétamine est une molécule qui bloque temporairement le fonctionnement des récepteurs NMDA.

Une incertitude élevée et des décisions prématurées

Les travaux ont révélé que les personnes ayant reçu de la kétamine pendant l’exercice sont beaucoup moins sûrs de leurs choix par rapport à ceux qui n’en recevait pas. De plus, avec la pression de cette incertitude, les participants sous kétamine prenaient des décisions trop rapidement, avant la résolution de la moitié de l’exercice. En effet, il semblerait que le blocage des récepteurs NMDA déstabilise la prise de décision des sujets en favorisant les informations qui confirment leurs opinions au détriment des informations qui les infirment. Cela résulte en des décisions prématurées et un plus grand nombre d’erreurs.

Contrairement à ce que l’on peut penser, prendre des décisions prématurées ne relève pas d’un excès de confiance. Les auteurs de l’étude montrent que les décisions prématurées remplissent un rôle compensatoire face au très grand sentiment d’incertitude ressenti sous kétamine. Cela provoque l’émergence d’idées très improbables qui se renforcent d’elles-mêmes puisque les participants sont dans l’incapacité de prendre en compte des informations qui pourraient les invalider.

Alexia F., Docteure en Neurosciences

Sources
– Premature commitment to uncertain decisions during human NMDA receptor hypofunction. nature.com. Consulté le 28 janvier 2022.
– Un récepteur synaptique impliqué dans l’émergence de croyances aberrantes. presse.inserm.fr. Consulté le 28 janvier 2022.

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