Hyperphagie boulimique : le trouble des conduites alimentaires qu’on confond encore avec un manque de volonté

Par |Publié le : 15 juillet 2026|Dernière mise à jour : 6 juillet 2026|6 min de lecture|

Manger en grande quantité, très vite, sans pouvoir s’arrêter – jusqu’à avoir physiquement mal. Selon l’Assurance Maladie, l’hyperphagie boulimique touche 3 à 5 % de la population, autant les hommes que les femmes. Pourtant, seuls 10 % des personnes concernées accèdent à des soins, selon la Pre Godart. La Pre Nathalie Godart, psychiatre spécialiste des TCA, explique ce trouble encore trop peu reconnu.

Il y a ceux qui n’en ont jamais parlé par honte. Ceux à qui un médecin a dit « il suffit de se contrôler ». Et ceux qui ont attendu des années avant de mettre un nom sur ce qu’ils vivaient. L’hyperphagie boulimique est un trouble psychiatrique reconnu – et pas un problème de caractère. Il a été officiellement intégré aux classifications médicales internationales en 2012 seulement, ce qui explique en partie pourquoi les soins spécialisés restent encore insuffisants.

C’est quoi exactement ?

Ce qui distingue ce trouble d’un simple dérèglement alimentaire, c’est la souffrance qu’il provoque, le fait qu’il se répète et surtout qu’il échappe au contrôle de la personne. « C’est un comportement qui lui échappe, avec des répercussions sur la santé physique, psychologique, mais aussi sur la vie sociale », explique la Pre Godart.

L’hyperphagie boulimique se manifeste par des crises : on mange beaucoup, très vite, sans pouvoir s’en empêcher. « Ce qui va arrêter les personnes de manger, c’est physiquement l’impossibilité de manger. Elles peuvent manger jusqu’à avoir mal. » Ces crises peuvent être déclenchées par du stress, de la tristesse ou un sentiment de vide. Avec le temps, elles deviennent comme automatiques – la Pre Godart parle d’une composante addictive, comme une cigarette qu’on allume sous pression. « Il y a un tel besoin, une telle urgence à manger. Le fait de s’exécuter soulage un peu, mais très brièvement. Ensuite viennent la honte et la culpabilité. »

En quoi est-ce différent de la boulimie ?

La confusion est fréquente, même chez les professionnels de santé. La différence principale : dans l’hyperphagie boulimique, il n’y a pas de comportement pour « compenser » après la crise. Ni vomissements, ni laxatifs, ni sport intensif. « C’est ce qui explique une prise de poids souvent importante et plus ou moins rapide », précise la Pre Godart.

Et paradoxalement, vouloir se restreindre empire les choses. « Après la restriction, le corps se venge : les personnes se retrouvent à augmenter la fréquence de leurs crises et à prendre du poids. » Sauter des repas, se mettre au régime – c’est exactement ce qui fait le lit des crises. D’où le fameux effet yo-yo : on perd deux kilos, on en reprend quatre ou cinq.

Qui est concerné et comment le repérer ?

L’hyperphagie boulimique touche quasi autant les hommes que les femmes, à la différence de l’anorexie mentale ou de la boulimie. Elle débute en moyenne autour de 21 ans, mais dans trois quarts des cas avant 25 ans – et un quart des cas apparaissent après 25 ans. Ce n’est donc pas un trouble réservé aux adolescents.

Les signaux à surveiller dans l’entourage : une prise de poids sans raison médicale claire, un isolement progressif, le fait de sauter des repas en famille ou entre amis tout en mangeant beaucoup en cachette, des placards qui se vident, un budget alimentation élevé. « Quelqu’un qui prend du poids mais qui saute des repas peut être pris dans ce cercle vicieux. » La tristesse visible, le malaise, le fait que la personne ne se sente pas bien sont aussi des signaux.

La honte reste le premier frein à la consultation, rappelle la Pre Godart. « Des personnes d’une cinquantaine d’années appellent la ligne d’écoute et disent deux choses : qu’elles n’en ont pas parlé parce qu’elles avaient honte, et que parfois, en milieu médical, on leur a dit qu’il suffisait de se contrôler un peu. »

Comment ça se soigne ?

Le médecin traitant ou le pédiatre pour les plus jeunes est le bon premier interlocuteur. La prise en charge associe plusieurs volets : remettre en place une alimentation régulière avec un diététicien, un suivi psychologique ou psychiatrique selon les besoins, des psychothérapies. Des médicaments peuvent parfois être proposés.

« Le premier objectif des soins n’est pas la perte de poids » – c’est l’un des messages clés de la Pre Godart. Reprendre une alimentation régulière, en quantité et en rythme, contribue à faire reculer les crises progressivement. La perte de poids peut suivre à plus long terme, mais ce n’est pas l’entrée dans les soins.

L’activité physique fait aussi partie du traitement – pas pour brûler des calories, mais parce qu’elle réduit le stress et l’anxiété, et favorise le sommeil. « La privation de sommeil dérègle l’alimentation et peut augmenter l’appétit, et donc potentiellement la fréquence des crises », souligne la Pre Godart.

Covid et aliments ultra-transformés : des facteurs aggravants

Les TCA ont augmenté depuis le Covid. Une étude française publiée sur PubMed a montré que leur prévalence chez les étudiants a quasi doublé entre 2018 et 2021, passant de 24,9 % à 46,6 %. « La crise a augmenté le niveau d’anxiété, de stress et de dépression. Il y a un lien très fort entre stress, émotions et alimentation. » Comme ces troubles s’installent sur plusieurs années, les effets se font encore sentir aujourd’hui.

La Pre Godart cite également les aliments ultra-transformés. Une étude française publiée dans le Journal of Behavioral Addiction (Figueiredo et al., 2022) a montré une association entre la consommation d’aliments ultra-transformés et les troubles des conduites alimentaires, dont l’hyperphagie boulimique. Sans être la cause directe du trouble, ils représentent un facteur de risque supplémentaire chez les personnes déjà fragiles. « Ce sont des facteurs qui favorisent le développement du trouble, mais pas sa cause unique. »

Si vous vous reconnaissez : par où commencer ?

La Pre Godart recommande d’appeler en premier lieu la ligne Anorexie Boulimie Info Écoute au 09 69 325 900 (appel non surtaxé), ouverte de 16h à 18h les lundi, mardi, jeudi et vendredi. Médecins, psychologues et associations répondent de manière anonyme. On peut aussi en parler à son médecin traitant sans attendre.

Pour les proches inquiets, un conseil : ne jamais aborder le sujet autour d’un repas, ni en commentant la silhouette. « “Tu as pris du poids, il faut faire quelque chose”, ce n’est pas adapté. Plutôt : “Comment ça va ? Je suis un peu inquiète.” » Pour trouver un centre spécialisé, la Fédération française anorexie-boulimie (FFAB) propose un annuaire en ligne.

Sources
– Interview de la Pre Nathalie Godart, psychiatre de l’enfant et de l’adolescent, FSEF/UVSQ.. . Consulté le 06 juillet 2026.
– Ameli.fr (Assurance Maladie) – Boulimie et hyperphagie boulimique : . www.ameli.fr. Consulté le 06 juillet 2026.
Sources

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Peggy Cardin
Peggy Cardin
Journaliste spécialisée en santé
Peggy Cardin-Changizi Journaliste spécialisée en santé depuis plus de vingt ans. Elle traite des sujets de prévention, de santé publique et de médecine au quotidien, avec pour objectif de rendre l'information médicale claire, fiable et accessible à tous. Rédige un contenu scientifique fiable avec des sources vérifiées en respect de notre charte HIC.