Pourquoi les allergies explosent-elles aujourd’hui ? Le microbiote, un facteur clé

Par |Publié le : 19 juin 2026|Dernière mise à jour : 19 juin 2026|6 min de lecture|

Rhinites, asthmes, eczémas, allergies alimentaires : en l’espace d’une génération, les maladies allergiques ont considérablement progressé. Parmi les facteurs en cause, l’appauvrissement de notre microbiote occupe une place croissante dans la recherche. Le Dr Séverine Fernandez, allergologue à La Ciotat, explique ce dérèglement et esquisse les pistes pour l’enrayer.

Une hausse qui touche toutes les formes d’allergie

Rhinites, asthmes, eczémas : de nombreuses manifestations allergiques sont en hausse. À noter que l’intolérance alimentaire et l’allergie alimentaire sont deux réalités distinctes : l’allergie implique une réaction du système immunitaire, tandis que l’intolérance relève d’un mécanisme différent, non immunologique. « En règle générale, on observe une augmentation des allergies, qu’il s’agisse de maladies respiratoires, cutanées ou alimentaires », confirme le Dr Séverine Fernandez, allergologue à La Ciotat. Les chiffres sont parlants : les allergies alimentaires concernent désormais 6 à 8 % de la population, contre 2 à 4 % il y a vingt ans (données ARCAA). Côté respiratoire, environ 4 millions de personnes souffrent d’asthme en France, contre moins de 2 millions dans les années 90. « Ce sont des chiffres qu’on ne voyait pas avant. »

Un système immunitaire débordé

Pour comprendre cette explosion, il faut revenir à la définition même de l’allergie : « C’est notre système immunitaire qui réagit à une protéine ou à des substances de l’environnement. » Le problème, c’est que cet environnement s’est considérablement alourdi. Air chargé en particules fines, polluants intérieurs, aliments ultra-transformés : notre corps est soumis à une stimulation immunitaire quasi permanente — et notre microbiote en paie le prix, parmi d’autres facteurs.

Le Dr Fernandez use d’une image saisissante : « Imaginez un service de sécurité à l’entrée d’un concert. À un moment, le flux est tellement important qu’il se trompe et identifie un ami comme un ennemi. C’est exactement ça, l’allergie : notre système immunitaire finit par reconnaître comme agresseur quelque chose de parfaitement banal — un pollen, une protéine de cacahuète, un composant de cosmétique. » Et c’est précisément quand le microbiote s’affaiblit que ce gardien commence à perdre ses repères — même si d’autres mécanismes entrent également en jeu.

Le microbiote, cette « école » du système immunitaire

Au cœur du dérèglement, un facteur de plus en plus étudié : le microbiote. Ce terme désigne l’ensemble des micro-organismes — bactéries, champignons, levures — qui vivent en équilibre avec notre organisme dans l’intestin, sur la peau, dans les poumons. « C’est une symbiose — c’est-à-dire une relation de cohabitation bénéfique pour les deux parties. J’aime à dire que le microbiote est une sorte d’école pour le système immunitaire : il nous aide au quotidien à apprendre à tolérer notre environnement », explique le Dr Fernandez. C’est d’ailleurs ce que confirme une étude sur le lien entre flore intestinale et allergies cutanées. Or, plusieurs facteurs liés à nos modes de vie modernes sont associés à un appauvrissement de la diversité bactérienne du microbiote, selon différents travaux scientifiques (dont ceux publiés par l’INSERM et l’ANSES) : alimentation ultra-transformée, recours excessif aux antibiotiques, hygiène trop intensive, air pollué, sédentarité. « S’il devient faible et déséquilibré, il n’a plus le même pouvoir d’éduquer notre corps — que ce soit l’intestin, le poumon ou la peau. Moins il est riche et diversifié, plus le système immunitaire risque de perdre en tolérance et de réagir de façon excessive. » Les mécanismes exacts restent encore partiellement compris et font l’objet de recherches actives.

Peut-on agir sur son microbiote ?

La question est sur toutes les lèvres : les probiotiques sont-ils la solution ? Le Dr Fernandez tempère : « Il n’y a pas de solution miracle. Les études ne montrent pas encore de retour positif côté allergie. » Ce qui compte avant tout, c’est la prévention par l’alimentation. « Une alimentation variée, diversifiée, qui respecte les saisonnalités — c’est du bon sens, mais c’est efficace. »

Une avancée concrète illustre bien le rôle du microbiote : la diversification alimentaire précoce chez le nourrisson. Longtemps, on a conseillé d’éviter les aliments à risque le plus longtemps possible. La science a depuis fait volte-face. « Entre 4 et 6 mois, le microbiote se forme, les anticorps maternels commencent à disparaître et le bébé fabrique les siens. C’est une fenêtre idéale pour introduire les aliments potentiellement allergènes — œufs, cacahuètes, noix de cajou — et construire une tolérance. » Cette piste, qui s’appuie notamment sur l’étude LEAP (Learning Early About Peanut Allergy), suggère qu’agir tôt sur le microbiote pourrait contribuer à prévenir certaines allergies — même si d’autres facteurs entrent en jeu. Elle est également documentée dans les recherches sur le lien entre flore intestinale et allergies alimentaires.

Des traitements qui s’appuient sur cette logique de tolérance

Cette meilleure compréhension de la tolérance immunitaire a ouvert la voie à des approches thérapeutiques plus personnalisées. L’immunothérapie, qui consiste à exposer progressivement le patient à l’allergène, suit exactement cette logique : réapprendre à l’organisme à tolérer ce qu’il rejette. « Il ne faut pas attendre le stade de l’asthme pour agir. L’immunothérapie peut freiner son apparition. »

Côté allergie alimentaire, le paradigme a radicalement changé : fini l’éviction totale. « Un enfant allergique à la cacahuète a tout intérêt à être réintroduit tôt. L’objectif ? Lui permettre de tolérer des doses suffisantes pour éviter des réactions sévères, voire entraîner une guérison. » Autrement dit, on apprend à l’organisme à ne plus réagir excessivement face à cet aliment — un processus qui rejoint, en partie, ce que contribue à construire un microbiote diversifié dès les premières années de vie.

Un enjeu de santé publique encore trop minimisé

Pour le Dr Fernandez, le vrai problème reste la méconnaissance — à la fois du rôle du microbiote et de la gravité des allergies. « On croit encore que c’est juste un rhume des foins. Mais l’impact des allergies respiratoires sur l’asthme, l’apnée du sommeil, sur les résultats scolaires — des études le documentent, notamment des travaux publiés dans la revue Journal of Allergy and Clinical Immunology. Et l’impact psychologique des allergies alimentaires sévères est réel : des patients en pleurs dans mon cabinet, socialement isolés parce que personne ne comprend la contrainte que ça représente. »

Le microbiote est aujourd’hui reconnu comme l’un des facteurs impliqués dans cette progression, même si la recherche souligne que les mécanismes sont multiples et encore partiellement élucidés. Les projections de l’Académie européenne d’allergologie et d’immunologie clinique (EAACI) sont sans appel : 45 à 50 % de la population européenne pourrait être allergique d’ici 2050. « L’allergie, c’est l’histoire de réaccorder l’humain à son environnement. Si on ne prend pas conscience de ça maintenant, on va agir trop tard. »

Sources
– Interview du Dr Séverine Fernandez, allergologue à La Ciotat. . Consulté le 13 mai 2025.
Sources

Cet article vous a-t-il été utile ?

Merci pour votre avis !
Peggy Cardin
Peggy Cardin
Journaliste spécialisée en santé
Peggy Cardin-Changizi Journaliste spécialisée en santé depuis plus de vingt ans. Elle traite des sujets de prévention, de santé publique et de médecine au quotidien, avec pour objectif de rendre l'information médicale claire, fiable et accessible à tous. Rédige un contenu scientifique fiable avec des sources vérifiées en respect de notre charte HIC.